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Catharisme et Amour courtois
Jeanne PEYREFORT et Jean-Marc BACHÉ
"Soleil et lune du Midi sont générateurs d'amour et de chansons. Quand le soleil resplendit le chant naît de lui-même. Quand la lune se lève sur la mer, elle chasse devant elle les chansons pour qu'elles aillent briguer les faveurs des belles dames" (Otto Rahn, Croisade contre le Graal)

L'Occitanie des XIe et XIIe siècles a été le théâtre d'un phénomène social qui devait marquer à tout jamais la culture européenne : l'Amour courtois. Il ne nous en est pourtant parvenu qu'une coquille vide, faite de politesse et de propos égrillards, si bien qu'il semble difficile aujourd'hui de comprendre comment ce phénomène a, de fait, si bien cohabité avec le catharisme.

 

Si les origines de l'Amour courtois demeurent obscures, on peut toutefois constater que, dans le monde viril et rude du début du deuxième millénaire de l'ère chrétienne, s'est élaborée une morale aristocratique, un art de vivre raffiné, presque exclusivement réservés à une seule classe sociale : la noblesse.

 

Au lieu de prêcher le renoncement total aux illusions de la vie, de suivre la voie mystique du martyr, comme l'Eglise le prônait pour ses clercs, cette nouvelle voie propose aux chevaliers une quête héroïque de Dieu. La voie de la courtoisie comporte une série d'épreuves à caractère initiatique dont le moteur est l'Amour. La grande force de cette voie est qu'elle n'oppose pas radicalement l'amour profane, inspiré par les dames, de l'amour sacré issu de Dieu. Le désir amoureux, aucunement refoulé, est le tremplin qui permettra au chevalier d'accomplir les exploits qui le rendront digne de la dame de son cœur. Inspiratrice de chaque instant, celle-ci est placée au dessus de la condition humaine, sorte d'idéal à atteindre par le seul mérite. L'amour de pur instinct sexuel s'épurait de plus en plus jusqu'à la "fin'amors" ou forme parfaite, achevée de l'Amour, état de plénitude issu de l'union des âmes. Cet amour pur et incorporel était encore appelé "minne" (1).

 

Si celle-ci devenait "pure comme une prière" au dire des leys d'amor - ou lois de l'Amour - elle était le fruit d'une longue ascension qui requérait l'épanouissement de qualités comme la douceur (doçor), la loyauté et la maîtrise de soi. En revanche, la plupart du temps, l'accomplissement du désir était vécu avec effroi car il pouvait être source de relâchement et, par conséquent, être un obstacle à l'atteinte de la joy ou désir transcendé, spiritualisé.

 

Ce cadre de pensée, même s'il est intimement lié au monde des cours aristocratiques, secrète le ferment d'un nouveau rapport entre l'homme et la femme, de même qu'entre frères d'armes. Il propose un modèle chevaleresque qui allie l'élan de cœur et la maîtrise de soi, et où les aspects comportementaux extérieurs ou mezura (modération, soumission à un code) trouvent leur source dans un état intérieur (modestie, contrôle de soi, équilibre sentiment/raison), encore appelé "cortezia".

 

C'est ainsi que naquit en Occitanie, dans les vastes possessions du comte de Toulouse, qui s'étendaient de l'Aquitaine au Rhône, une brillante civilisation, aimable et spirituelle. Dans ce pays où pour dire oui on disait oc, les chevaliers revenus des croisades, et qui avaient donc connu les fastes de l'Orient, abandonnèrent le latin pout trober (2) en occitan.

 

L'Eglise réprouva l'Amour courtois dont la morale, qui se fonde sur la liberté et ne conçoit de comportement que venu du cœur, s'oppose à la morale stricte et rigide des clercs. Mais l'Amour courtois a cohabité en harmonie avec le catharisme qui ne partageait pourtant pas ses valeurs. Son esprit de tolérance et son goût pour la liberté lui fit accueillir les parfaits avec bienveillance. Les cours des seigneurs d'occitanie accueillirent également et protégèrent les troubadours, ces musiciens, chantres de l'Amour courtois, de même que les prédicateurs cathares. La force de conviction et la droiture des parfaits étaient, en effet, tout à fait compréhensibles pour les barons et les chevaliers en quête d'idéal.

 

Certaines dames de la noblesse, vers la fin de leur vie, trouvaient dans l'état de parfaite la réalisation, l'aboutissement de toute une vie vouée à la recherche de cette joy. Ainsi, bien qu'en apparence, l'une soit libertine et l'autre ascétique, dans les faits les deux voies étaient complémentaires. Bien sûr, le catharisme rejetait toute forme d'organisation sociale qui ne soit pas d'essence spirituelle. Bien sûr le plaisir, l'érotisme n'étaient pas absents du monde de la noblesse occitane. Mais la tolérance mutuelle permettait, parce qu'elle s'appuyait sur des fondements d'amour spirituel, de surmonter les différences.

 

Face aux dangers venus du Nord, la brillante civilisation de l'Amour courtois et le catharisme lièrent leur destin. De nombreux chevaliers exprimèrent dans le sacrifice suprême les qualités de leur âme. Ainsi le vicomte Trencavel de Carcassonne et bien d'autres moins illustres périrent, bien que non cathares, dans le combat pour défendre leur idéal.

 

Alors que tout n'est plus que ruines et massacres, la voix des troubadours s'élève encore pour clamer la fin d'une civilisation, l'injustice faite aux Cathares et la forfaiture des gens du Nord. Parfois lyrique, souvent tragique, cette voix s'exprime aussi par l'humour, forme de politesse du désespoir, comme le fit Pierre Cardenal, en caricaturant l'Inquisiteur dominicain sous les traits d'un personnage gros mangeur, grand buveur et grand pécheur devant l'Eternel.

 

Al Tolosa et Provenza

Et lo terra D'Argena

Beziers et Carcassy

Qui o vo vi et qui'a vis vey

(Bertrand de Marvejols) (3)

 

La fin du catharisme signifiera la fin de l'âge courtois, qui se réduira peu à peu à une règle formelle de cour, vidée de sa substance spirituelle et qui sera de plus en plus prétexte à la licence des mœurs.

 

L'Histoire nous montre ici une solution aux problèmes du racisme et de l'exclusion : l'union par le cœur au nom d'un idéal spirituel. Tout le reste n'est que littérature...

 

Jeanne PEYREFORT et Jean-Marc BACHÉ

 

(1) Minne : Amour idéal

(2) Trober : trouver, inventer

(3) Hélas Toulouse et Provence

      Et la terre d'Agen

      Béziers et Carcassonne

      Comment vous ai-je vues, comment vous vois-je?

 

Bibliographie :

 

Otto Rahn, Croisade contre le Graal, Stock, 1974

Pierre De Gersse, Les grandes heures de Toulouse, Editions Privat

Renée-Paule Guillot, Le défi Cathare, Robert.Laffont, 1975

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.