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Cinq siècles après "la découverte" qui détourna le cours historique de l'Occident et bouleversa les équilibres planétaires, la personnalité du découvreur demeure captivante et les énigmes de sa vie exaspérantes.
Pour mieux se cacher, ne faut-il pas diviser les témoins ? Il semble que Colomb ait appliqué cette maxime et distillé les composantes de sa vie, avec un grand talent de scénariste de... polars. De nos jours encore, malgré les pans de voile levés laborieusement, les camps sont bien retranchés. Celui pour lequel il était un fieffé menteur et un affabulateur né, et l'autre qui défend qu'il suffit de le bien lire et gratter un peu l'histoire selon ses dires pour reconnaître son entière bonne foi.
Nous ne pouvons, dans le présent article, reprendre tous les points de friction et tenter un arbitrage, mais voyons au moins ce qu'il en est sur trois points et menons l'enquête, assurés que le débat n'est pas en voie de conclusion.
Une carrière de marin
"J'ai couru vingt-trois ans sur la mer, sans la quitter un temps qui vaille d'être compté". (Lettre aux souverains du vendredi 21 décembre 1492).
Alignant les dates, nous en concluons qu'il naviguait depuis 1469. Les documents notariés trouvés à Gênes, sa ville natale, qui précisent qu'en 1470 il avait dix-neuf ans, nous donnent l'année 1451 pour celle de sa naissance, mais sans plus de précision. Sa carrière de marin aurait donc débuté alors qu'il avait dix-huit ans. Un autre témoignage, celui de Antonio Gallo, chancelier de la banque St Georges et historiographe de la ville de Gênes, nous révèle : "Dès qu'ils eurent atteint (Colomb et son frère Bartholomeo) l'âge de la puberté, ils s'adonnèrent à la navigation suivant l'habitude de leur race".
Sur ce point, le découvreur semble sincère, si nous admettons qu'à l'âge pubère, il n'a sans doute navigué qu'en mousse et peut-être épisodiquement. La chose n'est pas exceptionnelle, car la position géographique de la ville de Gênes la vouait ainsi que ses enfants, à un destin maritime. La compétence de ses marins et pilotes était unanimement reconnue et la qualité de ses navires louée. Tout enfant de milieu modeste entamait fort jeune son apprentissage, et Christophe Colomb devait être de ceux-là. Les actes notariés nous apprennent qu'à dix-neuf ans, il aida son père financièrement dans une affaire de justice. Il avait donc déjà un revenu, et le crédit que confère une profession.
Les capacités de navigateur de Colomb et sa vaste culture des choses de la mer n'ont jamais été mises en doute, et il est incontestable qu'il les devait à une longue pratique, une riche expérience, autant qu'à une volonté farouche d'apprendre. Pourquoi donc s'est-il laissé aller à écrire ce qui suit aux Rois catholiques, dont sa mémoire n'avait nul besoin et qui cautionne l'opinion de Ruy de Pina : "Un jour, le roi René, que Dieu a maintenant rappelé à lui, m'avait envoyé à Tunis m'emparer de la galéasse (1)Fernandina ; or, comme nous approchions de l'île Saint-Pierre, en Sardaigne, j'appris par une sétie qu'il y avait deux nefs et une caraque (2) avec la galéasse ; l'équipage s'agita alors et décida de ne pas continuer le voyage, mais de retourner à Marseille chercher un autre navire et des renforts. Moi, voyant que je ne pouvais forcer sa volonté sans un artifice, j'acquiesçais à sa demande, et changeant l'amorce de l'aiguille, je mis à la voile à la tombée de la nuit, et le lendemain, à l'aube, nous nous trouvions près du cap de Carthagène alors qu'ils étaient tous certains que nous allions à Marseille."
Le contexte historique dans lequel cet épisode, où Colomb fait figure de héros, aurait pu avoir lieu, nous donne les dates de 1472-1473. Nous sommes dans un temps de rébellion des Catalans contre Jean II d'Aragon, et ceux-ci offrent la couronne catalane à René d'Anjou. Colomb serait donc "corsaire", un corsaire de vingt ou vingt-et-un ans, à la solde du roi René d'Anjou. La perplexité est de mise. Qu'une telle mission soit confiée à un gamin, pour une action réclamant une autorité de vieux briscard sur des marins de combat, dont nous soupçonnons les mentalités, nous semble relever de l'invraisemblable. S'ensuit le "sabotage" de la boussole pour duper son équipage, lequel n'y voit goutte. Comment détraquer une boussole de l'époque ? Nous nous posons toujours la question. Comment tromper ces marins, forcément écumeurs de la Méditerranée ? Encore un doute justifié.
Ce texte, rédigé à un moment où Colomb réalise enfin l'importance de sa découverte, et donc de sa Vice-Royauté, semble vouloir justifier sa grandeur nouvelle aux yeux des souverains espagnols. Se présentant comme plus qu'un simple navigateur, il est aussi un amiral véritable (titre qu'il a exigé), combattant, meneur d'hommes, manipulateur de troupes, ingénieux...
Les souverains ont été bien avisés de lui faire confiance, et donc de lui accorder ce titre avec ses privilèges, voilà ce qui ressort de cette lettre.
Rocambolesque arrivée au Portugal
Colomb, bien entendu, ne pouvait faire au Portugal une arrivée ordinaire. Avec ses écrits pour seule référence, nous apprenons que le 13 Août 1476, au large du cap Saint-Vincent (extrême pointe du Portugal), se déroula un combat naval qui mettait aux prises des navires de commerce gênois ou vénitiens avec ceux du corsaire français Coulomb. Les historiens sont partagés sur le camp dans lequel Colomb combattait, mais la suite ne manque pas de piquant et nous dévoile un personnage ô combien astucieux !
Son navire en perdition, Colomb se jette à l'eau, désespérant de survivre car la terre était lointaine (deux lieues : huit kilomètres). Mais... ne voilà-t-il pas que, tout à coup, pour l'inciter à croire en son sauvetage et à se battre pour cela, une voix qui ne peut venir que du ciel, l'apostrophe avec vigueur : "Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? Crois-tu que c'est pour cela que je t'ai libéré des sombres métiers du Vico dell'Olivella, ou du cabaret de Savone, pour que tu erres sur les mers en faisant le pirate, pour que tu dépouilles d'innocents marchands simplement parce que c'est le bon plaisir du roi de France ou du roi du Portugal ? T'ai-je donné cette grande habileté dans l'art de la navigation et ce don de la main et de l'esprit à représenter le monde avec ses terres et ses mers, et cette compréhension de la cosmographie et de l'astrologie pour que tu les gaspilles dans une vie pareille à toutes les autres ? Qu'attends-tu pour te porter à la pointe de toi-même ? Qu'attends-tu pour voir jusqu'où tu peux t'élever, plus haut peut-être que les tours et les phares où ton père a veillé ? Debout, Christoforo, debout et sers-Moi."
A partir de ce texte, l'appartenance de Colomb au monde des corsaires et par la suite au camp des assaillants dans le combat d'août 1476, semble indubitable. Quoi qu'il en soit, aussitôt passe à sa portée, une rame à laquelle il s'agrippe et, assuré maintenant qu'il est prédestiné, il rejoint à la nage la côte portugaise.
Une fois de plus, que penser ? Le combat lui-même est du domaine du possible, il entre dans l'histoire de ce temps. La natation vers la côte est un bel exploit sportif, mais Colomb n'était pas un anémique et il le prouvera encore longtemps. Quant à la voix.... fort peu de personnes curieuses de la fresque colombienne connaissent cette "faculté" du découvreur de se laisser guider par une voix évidemment divine. Le réalisme et la fréquentation du personnage nous obligent encore une fois à chercher le petit malin derrière le narrateur, l'avidité derrière le missionné. Les rois catholiques ne pouvaient que se sentir condamnables si, à la lecture de cette prédestination, ils n'accédaient aux exigences financières exorbitantes de leur amiral. D'autant plus qu'avec une habileté consommée il affirmait que sa mission réelle était de porter le Christ à ces peuples nouveaux, et que ces revenus étaient destinés à la reconquête de Jérusalem. Que peut-on refuser à un homme que le ciel a désigné pour si glorieuses tâches !
Au-delà de l'Islande ?
"Au mois de février 1477, j'ai navigué à cent lieues au-delà de l'île de Tilé, (Thulé, l'actuelle Islande) et sa partie méridionale est à 73 degrés au nord de l'équinoxiale et non pas à 63 degrés comme disent quelques-uns; elle ne se trouve pas à l'intérieur de la ligne qui délimite l'Occident comme le prétend Ptolémée, mais beaucoup plus à l'ouest, et dans cette île, qui est grande comme l'Angleterre, les Anglais viennent avec des marchandises, particulièrement ceux de Bristol ; à l'époque où j'y suis allé, la mer n'était pas gelée, bien qu'il y eût de grandes marées, si fortes que, dans certains endroits, il y avait une différence de 25 brasses deux fois par jour".
Que de polémiques autour de cette affirmation ! Comment, pourquoi, après son arrivée au Portugal, Colomb l'obsédé de l'ouest, est-il parti plein nord ?
Mensonge pour les uns, réalité pour les autres, ce débat a encouragé la recherche.
Jacques de Mahieu, l'auteur de L'imposture de Colomb, a exhumé un fait historique maritime, tombé dans l'oubli qui pourrait effacer le doute. Courant 1476, le roi du Danemark, Christian III, avait organisé une expédition en direction du Groënland, à la recherche de colonies norvégiennes dont on était sans nouvelles. Les navires étaient danois, les amiraux allemands, et Alphonse V du Portugal avait mis à sa disposition des pilotes car ils étaient les meilleurs dans la lecture et le dessin des cartes ainsi que dans la navigation aux étoiles. Sans affirmer comme certains que le pilote principal nommé Skolvus était Colomb lui-même, il est concevable de penser qu'il ait fait partie de cette expédition, si l'on précise qu'à son arrivée au Portugal, son frère Bartholomeo s'y trouvait déjà, et très introduit dans le milieu de la navigation de découverte puisqu'il était cartographe. Si son expérience était aussi riche et longue que nous l'avons dit en début d'article, il était effectivement l'un des hommes de la situation et son frère pouvait à juste titre le recommander.
Récemment, l'historien Vilhjalmur Stefansson, reprenant les indications de Colomb et la carte de son intime, Juan de la Cosa, a fait remarquer que les contours de l'île, tels qu'ils sont portés sur cette carte, sont exactement ceux de l'île de Mayen au nord de l'Islande. Quant à la distance et aux conditions de navigation hivernale, elles corroborent également le récit du découvreur. Constatation de la première importance car, si Colomb est bien allé dans l'Arctique, il n'a pu ignorer ce que savaient Islandais et Danois : l'existence du Vinland, c'est-à-dire l'Amérique du Nord. Pourquoi alors, ayant forcément eu vent de ces racontars, n'aurait-il pas décidé d'être dans cette entreprise pour vérifier la chose sur place, au moins par le contact des navigateurs du Nord, tout comme il sera plus tard, à Madère, le grand "questionneur" des hommes qui viennent du Sud et de ceux qui se sont risqués à l'Ouest. Compte-tenu des conceptions de l'époque, si une terre occupait l'hémisphère Nord, son pendant était au Sud ! Les Indes n'étaient donc pas si loin...
Qu'il s'agisse de ses aventures maritimes antérieures à la découverte ou de ses relations mystiques avec le maître de sa destinée, nous ne citons ici que les plus controversées. Mais, en fait, toute la vie de Colomb n'est qu'une succession de mystères. L'homme était multiple, plusieurs êtres l'habitaient, et l'impossibilité où nous sommes aujourd'hui de l'étiqueter, comme nous le faisons avec tout un chacun, réside dans le fait que chacun de ces êtres était d'une sincérité totale. Avide d'honneurs et de lucre, très habile à jouer des différentes personnalités qui l'habitaient pour atteindre ses buts, il est entré vivant dans une opacité qui jamais plus, je le crois, ne se dissipera.
Hadrien DUJARDIN
(1) Grande galère à voiles et rames, armée de canons
(2) Grand navire de charge, très lourd et de forme massive
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