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"Tous les êtres humains sont différents, mais les juifs sont plus différents que les autres". (Remarque d'un participant à un Congrès sur le Judaïsme tenu à Paris en 1987).
Lorsqu'on s'éloigne d'une mosaïque, le dessin en devient plus clair. Plus on s'en approche et plus les composantes apparaissent : tantôt harmonieuses, tantôt contradictoires.
Israël est une mosaïque.
Certains la voient de si loin qu'ils n'ont d'autre choix que de projeter les formes qu'ils en imaginent. C'est à la fois si beau et si flou qu'ils peuvent répéter de zéro à cent vingt ans : "L'an prochain à Jérusalem". Dans ce vœu (qui est une façon très répandue de participer aux destinées de cette région) se profile une notion moyen-orientale qui peut se résumer ainsi : "Nous avons le temps".
Gros plan sur la mosaïque. Trois millions cinq cent mille petits éclats de pierre. Provenance : le monde entier. Entre quatre-vingts et cent vingts langues et dialectes, unifiés par une langue vernaculaire, l'hébreu.
Reculons suffisamment pour saisir l'unité de l'œuvre : un seul sang, un seul peuple. Tous de la ligne d'Abraham, le Patriarche venu d'Ur en Chaldée. Sa postérité, selon la promesse de son Dieu, doit être aussi nombreuse que les étoiles. L'espoir est donc immense. Qu'est-ce qui ressemble plus à une étoile qu'une autre étoile ?
Mais cela n'est pas si simple.
Du marocain juif au juif marocain
Si dans la Diaspora, le juif se perçoit comme juif avant de se sentir français, américain ou russe, à tel point qu'il finit bien souvent par être classé par ses propres compatriotes comme un "étranger", il en va de même en Israël, mais... à l'inverse.
Le Sabra (1) est juif par nature et israélien par naissance. Et personne ne lui conteste son titre. C'est un peu différent pour celui qui effectue son Aliya (2). Il doit d'abord montrer patte blanche. Pas seulement la sienne. Quelques générations de pure et dure judaïcité sont nécessaires. Quels sont ces pays mous et sans âme qui acceptent sans sourciller les fuyards de tous les régimes de la terre ? De dangereux assimilateurs. Ici, on en est ou on n'en est pas. La porte d'entrée est double : la matrice maternelle et les preuves rabbiniques écrites. Certains Falashas (3) en ont fait l'expérience cuisante, dès leur arrivée. A peine étaient-ils relevés de leur agenouillement sur la Terre Promise dont ils baisaient le sol avec respect, le visage inondé de larmes d'émotion, que quelques Rabbins, protecteurs de la pureté de la race, n'ont pas manqué de leur demander "leurs papiers". En effet, qu'est-ce qui prouve que ces êtres qui prient comme de bons juifs, mangent cascher, font des milliers de kilomètres dans les pires conditions, perdant en route une partie des leurs, sont VRAIMENT des Juifs ?
Car, en "montant" en Israël, on rentre à la maison. Il ne faudrait pas tuer le veau gras pour n'importe qui.
Le juif "bon teint" ne connaît pas ce genre d'aventures. Il peut même se permettre d'étaler son album de famille au grand jour, avec le sourire attendri de celui qui parle de ses péchés de jeunesse. Qui peut détruire les racines plongées dans la terre de l'enfance ? Même si le verger n'était pas cascher, les fruits avaient quelque saveur. Alors, nostalgie ou teinture indélébile ? Le nouvel immigrant n'est pas (complètement) Israélien. Et lorsqu'on parle de lui, il est argentin, français ou russe. Ainsi, chacun reste-t-il marqué par ses origines diasporiques : tous les Roumains sont voleurs, les Français superficiels, etc...
Beaucoup s'attachent même à entretenir cette originalité. C'est ainsi qu'on peut voir, à Tel Aviv et en pleine période d'Intifada (4), les serveurs d'un café, placé sous la supervision du Rabbinat (5), arborer des couvre-chefs rouges à franges noires, typiques du Maroc dont ils sont originaires. Clin d'oeil au frère de "Casa" qui viendra s'asseoir et parler jusqu'à plus soif du bon vieux temps.
Etrange destin que celui de cette Terre, sans cesse labourée et ensemencée par des cultures nouvelles, contradictoires, parfois hostiles les unes aux autres. Hasard ? Symbole ? C'est aussi une partie du monde parcourue par l'une des plus profondes failles géologiques de notre planète. Blessure ou charnière entre deux mondes ? Lieu paradoxal ou idées, coutumes, religions se rejoignent et se superposent en couches distinctes, s'excluant les unes les autres. Comme les eaux d'un fleuve puissant luttant contre la mer, dans laquelle il se jette, pour garder sa nature propre.
De l'esprit pionnier aux pièges du super-marché
Lors des fêtes de Pourim, le Carnaval Juif, les chars des Kibboutzim (6) sont toujours les plus applaudis. Rien d'étrange à cela : le cœur des Israéliens bat pour eux. Si l'armée a défendu le pays, eux l'ont construit. Ils ont dès le début incarné l'esprit pionnier avec tout ce que cela comporte d'aventure, de don de soi, de sacrifice et d'imagination. Il n'est qu'à parcourir le pays pour s'en convaincre : vergers immenses, champs de céréales, de coton et de fleurs, fermes modèles (où les vaches sont traites au son de la musique classique). Du monde entier accourent les ingénieurs pour apprendre, dans les Instituts spécialisés du Néguev, les techniques d'irrigations révolutionnaires mises au point et appliquées sur place avec le plus grand succès.
Si le pays n'est plus un rêve mais une réalité, c'est grâce à eux.
Depuis vingt ans le nombre de Membres des Kibboutz n'a pas diminué. Les statisticiens en tirent des conclusions optimistes. Mais la population globale, elle, s'est fortement accrue. Il faut bien se résoudre à affiner l'analyse, même si elle risque d'être momentanément douloureuse.
Certains Kibboutz sont en pleine expansion : ils ont su "prendre le tournant", s'adapter et tenir compte du monde environnant. Ce qui signifie non seulement adopter des méthodes modernes, mais aussi une mentalité plus ouverte, plus à l'écoute de l'environnement. Plus pragmatique.
D'autres sont restés fidèles aux anciens idéaux, aux anciennes méthodes de travail, aux anciennes structures. Parfaits lorsque l'extérieur n'a rien à offrir. Mais la Modernité est entrée en trombe en Israël. Et les jeunes, qui doivent déjà consacrer plusieurs années de leur vie à défendre le pays, trouvent que la barre du sacrifice et de l'héroïsme est placée trop haut. Les joies bucoliques du travail en commun et des résultats partagés n'ont plus beaucoup d'attraits pour eux. Ils veulent voyager, vivre en ville, consommer.
Or les réalités de la ville sont très dures. La réalisation du rêve passe par des épreuves auxquelles tous ne sont pas préparés.
Le Kibboutz est un monde où chacun se connaît, se soutient, se complète. La réussite du Kibboutz a des retombées sur tous, et ses échecs aussi. La réussite en ville est avant tout individuelle.
L'avantage, pour les jeunes issus des Kibboutz, réside dans leur quasi absence de troubles psychologiques. Elevés ensemble, pris en charge par la communauté, dormant la plupart du temps hors du toit paternel, les enfants participent très peu des conflits familiaux. De leur côté, les parents, déchargés de la plupart des tâches matérielles incombant à l'éducation quotidienne de leurs enfants, sont extrêmement disponibles lors des heures passées en commun.
L'inconvénient réside dans cette vie très protégée, très autonome vis-à-vis de l'extérieur, de ses conflits. Le jeune Kibboutznik est généralement très direct, très franc, mais aussi très naïf, car trop "pur" pour un monde qui ne sait même pas que ce mot existe.
N'oublions pas que le terme de "Sabra" désigne initialement le fruit du figuier de Barbarie : hérissé de piquants à l'extérieur et doux et parfumé à l'intérieur. Le Sabra n'a pas "froid aux yeux". C'est un fonceur, un être animé par la "Houtzpa", terme que certains traduisent par "manque d'éducation", mais qui n'est autre qu'une forte dose de sans-gêne, de "culot". Une absence totale de blocages psychologiques et sociaux, pour dire vrai. Une fois franchie cette clôture de barbelés, ce n'est pas un champ de mines qui s'offre à nous, mais une nature généreuse, dont les ambitions sont généralement des rêves si simples qu'on se demande comment elle peut être aussi celle d'un soldat habile au maniement des armes les plus dangereuses.
Cette ambiguité, née de la difficulté à vivre à cheval entre la réalité moderne et l'idéal des années qui ont précédé et suivi la création de l'Etat d'Israël, a engendré un système d'assistanat très largement répandu et sa contrepartie : la "Protektzia".
Du "servir" des bâtisseurs... au "servons-nous"
Dès ses premières années, le pays a du faire face à des vagues d'immigrants totalement démunis. Logements, écoles, hôpitaux ont dû être construits ; nourriture et travail, fournis.
Des systèmes d'aides créés au début pour des raisons de survie, restent encore des traces très profondes aujourd'hui, alors que leur raison d'être a disparu. Ainsi peut-on voir actuellement -exemple parmi d'autres- les salariés d'une des plus grandes banques du pays recevoir plusieurs fois par jour, gratuitement, boissons chaudes et sandwiches, en quantité suffisante pour en emporter aussi pour la famille. Pour la majorité des entreprises, et malgré l'opposition des syndicats, l'obligation de servir des repas complets a été réduite aux boissons, mais dans les mentalités, ceci reste perçu comme un dû. Conséquences : dans la vie courante, il n'est pas rare de voir une personne choisir un club ou un centre culturel plutôt qu'un autre, non parce que les activités y sont plus intéressantes ou de meilleure qualité, mais simplement parce que le café y est gratuit et à volonté.
Ce système, engendrant passivité et inertie, a pour corollaire inévitable une forme de corruption, répandue particulièrement dans certaines administrations : la Protektzia (7) ou "Vitamine P".
On dit qu'Israël - mosaïque - a adopté de chaque pays une méthode ou un secteur dans lesquels la réussite était, ou semblait, évidente. Ainsi, on s'est inspiré des techniques postales françaises. Le symbole des Postes israéliennes est un cerf bondissant, représenté lors du défilé de Pourim avec une jambe cassée et des béquilles. Doit-on en conclure qu'il y a loin de l'archétype à la réalité ? Quoi qu'il en soit, l'humour fait partie intégrante de la vie ; et bien souvent, il sauve.
Et qu'avait donc porté la Russie à un degré inégalé de perfection ? La musique ? La danse ? Non point ! Le chef-d'œuvre des chefs d'œuvre de l'Union Soviétique n'est-il pas l'Administration ? Qu'a cela ne tienne ! Aussi un petit pays où tout le monde se connaît s'est-il doté d'un système de paperasserie, de corridors, de bureaux, de timbres fiscaux, de fonctionnaires, ou la meilleure des araignées ne retrouverait pas ses fils. Trois heures d'attente ici, quatre là. Trente shekels (8) par-ci, vingt-cinq par là. Le temps et l'argent gaspillés en même temps, c'est beaucoup pour un seul homme. Alors, comment court-circuiter ?
Simple, et vieux comme le monde : le fameux "sésame ouvre-toi" et les corridors se dotent de tapis roulants, les fonctionnaires d'efficacité et tout le monde y trouve son compte. Il n'y a pas de terme plus exact.
Votre déménagement arrive par bateau ? Alors la "mafia russe" (spécialiste des ports, la "mafia" américaine se chargeant des aéroports : chacun son secteur) s'empresse d'alléger votre escarcelle pour vous livrer rapidement. Vous refusez ? Alors elle se charge de faire traîner les choses : vous aurez de toutes façons à payer le magasinage. Pour le même prix vous patientez (longtemps) et "engraissez" l'administration, ou vous avez satisfaction immédiate, ni vu ni connu, avec le matériel de transport de ladite administration. Qui paye donc ses fonctionnaires à se faire de l'argent de poche pendant les heures de travail ?
Comment s'en sortir si l'on ignore le nom qui ouvre toutes les portes et qui maintiendra votre porte-monnaie le plus hermétiquement fermé possible ? Une seule solution : Pratiquer la "Houtzpa" israélienne : mettre un masque et foncer, malgré son vocabulaire piteux et son accent à couper au couteau.
Alors vous verrez naître un petit sourire au coin de l'œil de celui qui une minute avant voulait vous plumer comme un vulgaire pigeon. Savez-vous ce qu'il pense ? Mais il y a de l'israélien dans ce bonhomme !" Vous aurez droit à un rabais. Entendez par là : il transportera vos caisses gratuitement de son camion à l'entrée de votre appartement (pour vous, c'était compris dans le prix, pas pour lui). Vous ne pourrez pas vous empêcher de l'inviter à prendre quelque chose. Et vous allez voir : vous allez lui donner un pourboire. Ce sera plus fort que vous !
A malin, malin et demi. Devenir un fin renard est l'une des multiples possibilités de transformation qu'offre ce pays porteur d'une sagesse millénaire, présentant le juif comme le modèle désigné par Dieu lui-même pour guider l'Humanité. Il faut bien avouer, en fin de compte, (toujours les comptes) qu'Il n'aurait pu mieux choisir.
Et l'on se sent tout heureux de recevoir tant d'opportunités dans une seule vie.
Ne dit-on pas "When in Rome, do as in Rome" (A Rome, fais comme à Rome) ? Il doit bien y avoir un peu de sagesse dans ce proverbe. Même s'il émane de l'Angleterre. Et Elohim sait combien on doit (d'ennuis) à ce pays qui s'est retiré un jour sur la pointe des pieds, laissant sur place des Romulus et Rémus qui n'en finissent pas de redessiner les contours de leur Empire.
Il y plusieurs décennies, Golda Meir affirmait que lorsqu'Israël aurait ses voleurs et ses prostituées, il serait devenu un pays comme les autres. Nul doute que c'est chose faite. Il y a donc beaucoup de points communs entre ce pays paradoxal, inspiré autant par sa propre antiquité que par les courants les plus modernes, et tous les autres points du globe.
Et si certains rabbins s'obstinent à enseigner qu'il existe cinq règnes dans la Nature : minéral, végétal, animal, humain et... juif, n'allons pas jusqu'à abonder dans leur sens ; car l'Histoire a prouvé qu'une telle prétention portait en elle des germes dangereux pour le peuple juif lui-même.
Ce serait profondément regrettable de retomber dans la même erreur. Pour lui et pour tout... le genre humain.
Myriam POULAIN
NOTES
(1) Sabra : juif né en terre d'Israël
(2) Aliya : littéralement "montée" - immigration en Israël
(3) Falasha : juif d'Ethiopie
(4) Intifada : mot arabe signifiant "soulèvement". Mouvement de libération palestinien revendiquant l'octroi d'une terre, qui se développe depuis décembre 87.
(5) Le Rabbinat surveille la conformité de la nourriture à la Cashroute.
(6) Kibboutz (pluriel kibboutzim) : organisation originale israélienne ayant pour but la mise en valeur de la terre. Regroupant plusieurs familles, les enfants sont élevés par la communauté, les décisions prisent en commun, les responsabilités réparties à tour de rôle.
(7) Protektzia : mot russe signifiant "protection", en terme clairs "piston".
(8) Le Shekel : unité monétaire israélienne, divisée en 100 agorots. Elle vaut 1/2 dollar (jusqu'à ce soir. Pour demain, consulter les journaux spécialisés, inflations et dévaluations obligent).
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