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Découverte archéologique au Pérou : la tombe du prêtre de Sipan-Lambayeque
Marcelo ARROYO RIOS
Une découverte archéologique d'intérêt majeur a mis à jour, en 1992, sur la côte nord du Pérou, la tombe d'un haut dignitaire appartenant à la culture pré-colombienne des Mochicas. L'archéologue sud-américain, Marcelo Arroyo Rios, qui a participé aux fouilles, présente à nos lecteurs le matériel exhumé, extrêmement riche, et les précieuses informations qu'elles nous apportent sur la culture Mochica.

Le continent sud-américain est considéré aujourd'hui comme une terre archéologique par excellence. De grandes cultures s'y sont en effet développées, tant en Amérique Centrale, avec des peuples comme les Olmèques, les Mayas et les Toltèques, par exemple, qu'en Amérique du Sud : en Colombie, avec les Sinu, les Tumaco, les Chibchas à San Augustin, en Equateur la Tolita, Bahia et au Pérou les Chavin, les Paracas, les Wari, les Pachacamac, les Cuelap, les Mochicas, les Lambayeque, les Chimu et enfin la grande synthèse culturelle de l'Empire Inca, qui s'étendit sur une grande partie du continent sud-américain.

 

La période connue en archéologie péruvienne comme " période intermé-diaire précoce" (de 100 à 700 après J.-C.) se caractérise par la splendeur artisanale dans la fabrication de la céramique, des tissus et autres domaines artistiques. Le pouvoir politique était exercé par des prêtres-guerriers. C'est précisément à cette époque que s'est développée l'une des cultures qui a fourni le plus d'informations historiques, au Pérou, dans la dernière décade. Le père de l'archéologie péruvienne, Julio C. Tello, a baptisé cette civilisation du nom de MOCHE.

 

On disait jusqu'ici, dans presque tous les textes et les articles publiés, que cette civilisation s'était développée dans les vallées de Moche, de Viru et de Chicama situées sur la côte nord du Pérou, ce qui est certain. Aujourd'hui, cependant, de nouvelles données archéologiques indiquent que le rayonnement culturel et géopolitique de cette civilisation englobait également d'autres vallées comme Lambayeque, La Leche et Piura. Ces lieux étaient des sièges administratifs et politiques, dirigés par des dignitaires sacerdotaux dépendant à leur tour d'une autorité sacerdotale supérieure. Autrement dit, il existait, non pas un seul centre administratif et politique dans la vallée de Moche, comme on le dit toujours, mais des centres administratifs dans chacune des vallées importantes de la côte nord du Pérou.

 

Les Mochicas étaient un peuple guerrier et esclavagiste. Ils ont laissé des restes archéologiques très variés, tant en ce qui concerne l'architecture que la céramique. Ses vestiges architecturaux les plus connus, dans la cité de Trujillo, sont deux pyramides qui ont reçu les noms de Huaca del Sol y de la Luna (Sépulture du Soleil et de la Lune) ; et, à Lambayeque, on trouve trois pyramides situées dans les flancs d'une ancienne plate-forme de briques crues appelée Huaca rajada-Sipan.

 

Les céramiques permettent de distinguer cinq phases dans la chronologie de cette civilisation : depuis les vestiges des traditions Chavin et Cupisnique et les ensembles culturels Salinar-Gallinazo, en passant par une période de grand essor et d'expansion militaire jusqu'à une période de crise due à la menace wari.

 

La mort dans la culture Mochica

 

D'un point de vue idéologique, les nouvelles découvertes archéologiques et culturelles permettent de connaître avec plus de précisions les personnages retrouvés dans les chambres recouvertes de briques crues à la manière des mausolées de diverses tombes mochicas : des gardiens, des femmes, des enfants, des soldats, au milieu de céramiques contenant des aliments, des vêtements avec de nombreuses offrandes d'or, d'argent, de cuivre et de pierres semi-précieuses, outre des tissus et des plumes multicolores. On peut également remarquer sur les récipients de céramique des scènes représentant des cadavres dansant au son d'instruments tels que tambours, flûtes et bâtons à grelots.

 

Cela ne permet certes pas de conclure sur ce qu'était la conception des Mochicas concernant la vie après la mort, mais un éclairage intéressant est apporté à ce sujet à partir des témoignages fournis par les recherches archéologiques sur des sites comme la pyramide de la Croix dans la vallée de Viru, Huaca del Sol y de la Luna dans la vallée de Moche, Panamarca dans la vallée de Nepena, Mocollope à Chicama et aujourd'hui à Huaca Rajada-Sipan dans la moyenne vallée de Lambayeque. Leurs rites magico-religieux mettent en évidence leur pensée philosophique profonde concernant la vie après la mort. Et on la comprend beaucoup mieux à travers l'analyse des motifs trouvés sur des catafalques, dont le caractère emblématique et idéographique nous permet d'avoir une meilleure approche de leur univers spirituel.

 

Une société très organisée, fondée sur une économie solide, favorisait les succès militaires des Mochicas, dans la lutte entre peuples, probablement très dure. De nombreux prisonniers faits au cours de ces combats étaient sacrifiés aux dieux dans les temples ou mis comme gardiens dans les chambres funéraires. Nombre d'entre eux avaient les pieds ou le cou tranchés et leur sang ou leur corps étaient offerts à une divinité astrale comme le soleil ou la lune. Ils étaient également placés dans les tombes au service des prêtres-guerriers.

 

On sait aussi qu'ils étaient offerts à des divinités mineures, sortes de démons-animaux aux traits humains, abondamment couverts d'ornements de pierres semi-précieuses et d'orfèvrerie. Ces animaux étaient le renard, le jaguar, le hibou, le poisson et le crabe. Le crapaud semble associé à une plante alimentaire, alors que le maïs et le haricot blanc paraissent humanisés.

 

L'archéologue Larco-Hoyle parle d'un dieu appelé Aia-paec, être magico- religieux qui se détache comme une figure centrale de la plus haute hiérarchie mochica : on le reconnaît à sa bouche féline pourvue de canines, à sa grande coiffure semi-lunaire et à de petits anneaux en forme de têtes de serpents. Ces reptiles sont toujours présents et ornent aussi sa ceinture. On le voit parfois sortir vainqueur d'une lutte contre un monstre.

 

Il est associé à ce qui semble être l'idée de ciel, un serpent bicéphale qui, dans certains cas, sépare deux scènes : en haut, les démons ou les dieux et en bas les musiciens, les seigneurs et les esclaves. Le sentiment profond de cette dualité, c'est-à-dire le rôle complémentaire des opposés - le haut/le bas, le bien/le mal, le jour/la nuit, la droite/la gauche, etc. - est profondément enraciné dans la pensée et l'idéologie mochica : c'est précisément dans l'harmonie à l'intérieur de la diversité et le rôle complémentaire des opposés que les Mochica concevaient la perfection - ce en quoi leur vision diffère de celle de l'Occident. Cette complémentarité s'appliquait à la fois à leurs dieux et à leur propre comportement dans la vie quotidienne. Chacune de leurs divinités, très expressive sous ses traits mi-humains, mi-animaux, était un miroir dans lequel les prêtres-guerriers pouvaient reconnaître tout à la fois leur propre visage et leur monde intérieur.

 

La découverte archéologique

 

L'une des découvertes les plus surprenantes du département de Lambayeque est celle qui a été menée à bien à Sipan-Huaca rajada. Ce site constitue le centre cérémoniel le plus important découvert depuis trente ans, tant au Pérou que dans toute l'Amérique andine.

 

Des travaux systématiques furent dirigés par l'archéologue Walter Alva, à partir du mois de juin 1987, après la découverte d'un catafalque de bois, appelé "le prêtre-guerrier" ou "le seigneur de Sipan". Sipan est une petite localité annexée à la Coopérative Pomalca, située dans la partie moyenne de la vallée de Lambayeque, dans le district de Zana, province de Chiclayo, département de Lambayeque.

 

A l'évidence, Sipan a été le centre principal de la culture mochica dans cette région, entre 100 et 700 après J.-C. Des travaux archéologiques minutieux ont permis de déterrer la tombe d'un seigneur mochica, au centre d'une plate-forme funéraire aux côtés inclinés. Pour la première fois au Pérou, un dignitaire de la haute-hiérarchie précolombienne expose ses splendeurs au monde scientifique et à l'humanité, et fournit de précieuses informations sur son époque : organisation sociale, mode de vie, religion, aspects encore ignorés des rites funéraires, etc.

 

Sipan, prêtre suprême et seigneur de ces terres, eut l'absolu pouvoir militaire, religieux et civil, ce que l'on peut vérifier par les ornements et les emblèmes qu'il portait. Il mourut relativement jeune, vers trente-cinq ou quarante ans. Huit personnes l'ont accompagné dans sa tombe : trois jeunes femmes, deux militaires l'encadrant, un enfant d'environ dix ans, un gardien aux pieds amputés et un serviteur, placé dans une niche en position fœtale. Deux lamas et un chien furent aussi sacrifiés.

 

Dans le mausolée, on remarque un catafalque en bois de caroubier, arbre typique de la région, très travaillé et structuré par des anneaux de métal à la manière de bandes. Le sarcophage était large de 1,20 m, long de 2,10 m et profond de 55 cm. L'extraordinaire intérêt de cette découverte est de montrer que ce peuple travaillait déjà le bois mille ans avant les Incas, en pratiquant l'emboîtement.

 

Parmi toutes les offrandes, on remarque des boucles d'oreilles en or et en turquoise dont l'une représente le prêtre de Sipan, un impressionnant diadème ou couronne en forme de demi-lune, le couteau sacrificiel et d'autres pièces travaillées, en argent et en cuivre doré. On a aussi retrouvé des coquillages rapportés d'Equateur, de Colombie et du golfe de Californie, comme le spondyle, une pierre semi-précieuse, le lapis-lazuli, que l'on ne trouve qu'au nord du Chili, et des turquoises provenant du nord de l'Argentine et du sud du Pérou. Les plumes qui ornaient le diadème de ce grand prêtre provenaient de l'Amazonie colombienne.

 

Tous les ornements vestimentaires de ce grand prêtre-guerrier étaient en or sur la partie droite et en cuivre doré ou en argent sur la partie gauche, mettant précisément en évidence la dualité et la complémentarité de l'univers dans la pensée mochica, qui trouve une harmonie dans la diversité ou la complémentarité des contraires. Ces vêtements étaient ceux des personnages marquants qui contrôlaient les forces de la nature, et étaient à la tête de la religion, de la philosophie et de la politique de leur peuple.

 

La tombe de ce dignitaire nous permet de connaître avec précision son époque, son mode de vie, sa politique, son système social et sa religion. Ce grand seigneur aurait pu rivaliser avec n'importe quel souverain du vieux monde européen, tant du point de vue historique qu'artistique.

 

A ce jour, trois autres tombes, dotées de riches offrandes, ont été découvertes à différents endroits et sur plusieurs niveaux de la plate-forme funéraire de Huaca Rajada. La deuxième a été appelée "le prêtre" ou "le courtisan", la troisième, "le vieux seigneur de Sipan" (quisonique en langue mochica) ; la quatrième, dite des "adolescents", contenait les corps superposés de trois jeunes gens, portant des boucles d'oreilles en or et en turquoise. Il existe probablement d'autres tombes en différents points de la pyramide funéraire.

 

Ces trouvailles montrent clairement que cette plate-forme funéraire était une grande enceinte où l'on enterrait les seigneurs qui administraient ces vallées riches et fertiles.

 

Aujourd'hui, les recherches continuent de façon systématique, dans l'objectif de découvrir l'histoire de cette civilisation mochica, de sauver leur expérience de l'oubli et de déterminer leur niveau de développement.

 

Marcelo ARROYO RIOS

archéologue

Traduit de l'espagnol par Agnès ROMARIN

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.