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Au rythme des saisons
Françoise Breillard, Guy Evanno, Claude Henri, Danièle Le Quintrec
Alors que les circonstances, un jour, nous avaient réunis autour d'une table, à Rennes, quatre Bretons parmi les convives ont évoqué leurs souvenirs d'enfance, en Ille-et-Vilaine et dans le Morbihan, dans les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Ils ont gracieusement consenti à en faire une évocation écrite. La voici.

Le printemps

 

Le jour se fait plus long, le soleil réchauffe la terre. La nature se réveille.

 

La grande période des semailles commence. La population vit directement de sa production, aussi la polyculture est-elle prédominante en Bretagne ; c'est pourquoi les semis sont très diversifiés : mise en place des pommes de terre nouvelles, semis de l'orge, du lin, des betteraves. La solidarité est forte dans les villages et les familles se groupent pour partager les travaux.

 

Lors des semailles, les Bretons tiennent compte des différentes phases de la lune. Des dictons aussi, qu'ils respectent.

 

A la Saint-Georges, sème ton orge,

A la Saint-Marc, il est trop tard.

 

Les fêtes religieuses, l'Ascension ou la Fête-Dieu (1), sont très suivies. Les rues sont alors décorées, les enfants portent des paniers de fleurs et en dispersent les pétales le long des routes, au cours de la procession qui conduit les fidèles de reposoir en reposoir (2).

 

Au mois de mai, le "Grand pardon" de Saint-Yves réunit une foule importante. "Monsieur saint Yves" est l'objet d'une grande vénération et, dans la plupart des églises bretonnes, une nef lui est consacrée. Patron des hommes de loi, avocat des pauvres, on le représente souvent entre un riche gentilhomme et un pauvre hère

 

N"en eus ket en Breiz, n'en eu ket un an

N'en eus ket en zaut evel zant Erwan

 

Il n'en est pas en Bretagne, il n'en est pas un,

il n'est pas un saint égal à Saint-Yves

 

L'été

 

Brumen diwar mor, tonomder en gor

Le brouillard venant de la mer annonce la chaleur

 

Les beaux rayons de soleil, aidés des gelées de printemps et de l'humidité de l'hiver, ont apporté l'énergie aux plantes. Après la floraison, voici venue l'époque des foins en Bretagne. Dans les prés, d'immenses étendues d'herbe grasse se couchent lorsque passe la faucheuse ; ou la faucille, si la parcelle est de petite taille ou la ferme trop peu importante pour permettre l'achat de machines agricoles.

 

Dans les jours qui suivent, dès que la brume du matin s'est levée, hommes et femmes s'activent à retourner à la fourche ce tapis pour lui permettre de sécher.

 

Une odeur parfumée se dégage des vallées : c'est l'un des signes que le foin est bon à rentrer.

 

Des charrettes, chargées à la fourche, tirées par de robustes chevaux, acheminent le foin vers la ferme où le fourrage est mis en meule dans les petites fermes et engrangé dans les fermes plus importantes.

 

Les paysans connaissent peu de répit : c'est le temps qui décide du travail ou du repos et le ciel est surveillé de près pour qu'une pluie malvenue ne détruise pas la récolte.

 

Après le repas de midi, certains font la sieste dans le champ, à l'ombre d'un arbre ou d'un buisson, tandis que d'autres se munissent d'une fourche pour la chasse aux vipères. Un petit feu est allumé, pour la maintenir tiède, sous une grosse marmite dans laquelle on met la première vipère attrapée. Elle siffle et cherche à s'échapper. Les autres vipères, attirées, sont capturées à leur tour.

 

Juillet. Les ouvriers saisonniers reviennent. Ils étaient partis depuis l'hiver dans le Nord de la France pour travailler dans les usines de teillage (3) de lin.

 

Ils ne rentrent pas pour prendre des vacances. De bonne heure, le matin, ils se regroupent dans les champs pour arracher le lin que l'on transporte dans les prés encore humides. Etalé en fines couches, il est maintes fois retourné afin de le rouir (4). Ce travail dure trois à quatre semaines. L'influence de la mer et l'engrais marin, le goémon, donnent un lin de très bonne qualité, dont le fil est plus résistant.

 

Le 26 juillet, le dur labeur n'empêche pas toute cette fourmillière de se rendre au pardon de Sainte Anne d'Auray.

 

Au retour de pèlerinage, les paysans se remettent à l'ouvrage. Les moissonneuses-lieuses (5), tirées par des chevaux, sectionnent les tiges dorées surmontées d'abondants épis de blé, d'avoine et d'orge. Elles tombent sur le tapis de la lieuse où elles sont roulées et mises en gerbes. On les laisse ensuite un temps dans les champs où les grains achèvent de mûrir.

 

Le jour du15 août, à nouveau, de nombreux pèlerins prennent la route. Ils se rendent à la fête de Notre-Dame de la Clarté près de Perros-Guirrec. Cette fête est le signe précurseur que les batteuses, entraînées par des locomotives à vapeur, vont faire entendre leur bourdonnement dans les campagnes.

 

Comme le battage nécessite beaucoup de monde, les paysans des fermes voisines se regroupent. Chacun a son rôle. Les hommes font monter les grains dans le grenier et entassent la paille. Les adolescents délient les gerbes avant le batteur et approvisionnent les hommes de l'aire de battage en boissons rafraîchissantes.

 

Les femmes, de leur côté, récupèrent la bale (6) et préparent les repas. A midi, on sert bien souvent de la soupe, des pommes de terre avec du lard et de l'andouillette. Le soir, de la soupe encore et de la bouillie d'avoine préparée dans l'âtre dans un grand chaudron en fonte.

"Les mains noires préparent le pain blanc", dit-on souvent en Bretagne.

 

Les battages terminés, il faut remuer le grain dans les greniers afin de le faire respirer et l'empêcher ainsi de germer par échauffement.

 

En septembre, avant la rentrée scolaire, on ramasse les pommes à cidre...

 

"Fini le temps de la beauté, fini le temps de la jeunesse".

 

L'automne

 

La Bretagne ayant dansé tout l'été, voici venu l'automne et la lente descente vers l'hiver, vers la mort.

 

Le temps des durs labeurs terminé, les grands travaux de l'été accomplis, commence la saison des mariages.

 

Le mariage, en Bretagne est une grande fête qui s'étale, selon l'aisance financière des familles, de trois jours à une semaine entière. Et c'est là l'occasion de nombreuses festivités. Mais toujours est rappelée la

présence de Dieu car :

 

Hep Doue, klash sevel amti

Ve bernia mein hep lahaad pri

 

Bâtir sa maison sans Dieu serait entasser des pierres sans les lier avec de l'argile

 

La première nuit est consacrée à la Vierge, la seconde à Saint-Joseph et ce n'est qu'à la troisième que les jeunes mariés peuvent être ensemble. Au cours du mariage s'accomplit la fameuse cérémonie de la soupe au lait :

le lait pour symboliser la douceur de la vie de ménage, un chapelet d'ail pour rappeler toutes les péripéties qu'elle comporte. Il ne faut surtout pas que la soupe aigrisse : elle serait alors la cause de mésententes dans le ménage.

 

A la Saint-Michel, le 29 septembre, chaque fermier doit payer son dû au propriétaire qui passe voir ses locataires. Et puis l'on prépare doucement la venue de l'hiver. Les céréales sont engragées, les betteraves arrachées.

 

Dernier travail en prévision de la froide saison : la préparation du cidre qui accompagnera aux repas la galette de blé noir cuite dans la cheminée sur le bilig (grande poële circulaire en fonte).

 

Comme chaque jour, pendant la veillée, au coin du feu, le grand-père raconte une histoire. Et ce soir, il parle de lui, de l'Ankou. Ne prononcez surtout pas son nom ! On parle de lui et tout le monde comprend.

 

D'autres soirs, les hommes fabriquent des cordages, font de la vannerie tandis que les femmes filent la laine, tricotent ou crochètent de splendides dentelles qui iront garnir le buffet breton.

 

L'hiver

 

Da noz an nedelec ne gousk den, ne met an touseg ha mab an den

La nuit de Noël, personne ne dort, sauf le crapaud et le fils de l'homme.

 

Noël, nuit du merveilleux par excellence. Sur le coup de minuit, des roches s'entrouvrent, découvrant des trésors fabuleux ; les menhirs s'ébranlent et s'en vont boire au ruisseau alors que les cloches égrènent leur carillon et mettent en chemin, pour la messe de minuit, des kyrielles de familles qui s'éclairent avec des lanternes. La joie s'installe dans les pauvres demeures, car le Christ vient de naître sur la paille.

 

Nuit intense, nuit de légende. Dans l'immense cheminée, la bûche se consume lentement. Dans la campagne, les chiens aboient comme s'ils se transmettaient un message d'un village à l'autre.

 

La neige qui a fait son apparition donne un air de fête à la nature en sommeil. Elle comble, dans les chemins creux, les ornières si profondes qu'on y enfoncerait jusqu'aux genoux par endroits. Tout semble beau sous le manteau blanc. Même les grands chênes qui bordent le chemin paraissent plus accueillants.

 

Toute la semaine, ce sera la fête au village. On ira de ferme en ferme et on veillera tard dans la nuit. Pendant que le grand-père conte ses souvenirs de la guerre de 14 dans les tranchées de Verdun, les hommes les plus jeunes font de la vannerie.

 

Les femmes font du tricot, de bons gros chandails pour les hommes, d'autres s'affairent autour des pantalons et des chaussettes soumis à dure épreuve par le travail des champs.

 

Avant de se coucher il faudra faire un tour à l'étable, changer la litière de quelques vaches. Le lendemain, le nettoyage des pis avant la traite n'en sera que plus facile. On redonne un peu de foin aux plus gourmandes qui sont aussi les meilleures laitières. Au matin, il faudra préparer les betteraves pour les bêtes, en couper les racines ou en retirer la terre qui s'y est agglutinée. Dans les champs, les derniers choux sont gelés et la seule nourriture des bêtes reste le foin et les betteraves.

 

La nature est en sommeil et pendant les courtes journées, les hommes armés de serpettes, de scies et d'échelles taillent à qui mieux mieux les grands arbres aux branches envahissantes.

 

Un peu partout, dans la campagne, des feux de branchages sont allumés ; ça "réchauffe" et puis cela permet de brûler ce qui ne sera pas utilisé pour la confection des fagots.

 

Dans les caves, le cidre a fini de "bouillir" et d'évacuer ses déchets. On peut le goûter - avec modération - sinon gare aux suites. Il est encore un peu jeune et les intestins fragiles ne l'apprécient guère.

 

Les hommes préparent le soutirage (6) ou rincent les barriques et les barrots (7) qui sont réservés aux grandes occasions, mariages, grands moments de la moisson, etc.

 

Ce sera un grand cru !

 

Françoise Breillard, Guy Evanno, Claude Henri, Danièle Le Quintrec

 

(1) fête de l'Eucharistie, instituée au XIIIe siècle. Elle a lieu le jeudi qui suit le premier dimanche après la Pentecôte

 

(2) sorte de petit autel orné de fleurs et de branchages devant lequel la procession marque une halte et sur lequel le prêtre dépose le Saint Sacrement un court moment

 

(3) le teillage consiste à détacher à la main les filaments de la tige du chanvre ou du lin

 

(4) on fait macérer dans l'eau le chanvre ou le lin pour que les fibres textiles se séparent des tiges ligneuses

 

(5) machine qui coupe, met en bottes et lie les céréales

 

(6) (ou balle) enveloppe du grain

 

(7) le soutirage consiste à transvaser doucement le cidre - ou le vin -d'un récipient dans un autre pour éliminer le dépôt qui reste dans le premier.

 

(8) Tonneau de grande taille

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.