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Fées et korrigans
Eric Le Rouzic
Les anciens disent qu'il ne fait pas bon sortir la nuit qui est réservée aux êtres mystérieux. Si quelqu'un d'imprudent se risque à errer un soir de clair de lune, il n'est pas rare qu'il rencontre sur son chemin quelque animal à la silhouette imprécise dont l'ombre s'allonge démesurément et l'empêche d'avancer. On a beau être courageux, cela ne manque pas de glacer le sang.

Jadis en Europe, on croyait aux fées, êtres lumineux et charmants, dotés de pouvoirs magiques. Pour s'attirer leurs bonnes grâces, un culte leur était rendu, lié à celui des fontaines, des arbres ou des mégalithes près desquels elles vivaient. Au siècle dernier, les paysans bretons parlaient encore de ces belles dames que l'on voyait peigner leurs longs cheveux blonds et danser, toutes de blanc vêtues, au bord des fontaines, sous les rayons de la pleine lune. On les appelait en breton "Boudiked". Vivant à l'écart des mortels, elles étaient bienveillantes et serviables sauf quand on leur manquait de respect.

 

Outre ces jeunes et jolies fées, il y en avait de vieilles et laides, avec des barbes de bruyère et des cheveux emmêlés d'épines noires, qui vivaient sous les dolmens. On les appelait les "gwrac'hs".

 

De nombreux sites en Bretagne gardent leur nom, comme "la grotte aux fées, la roche aux fées, la butte aux fées, Menez Gwrac'h, etc...

Si, au XIXe siècle, on en parlait encore, on ne les voyait plus ; pourtant, l'on déposait encore parfois des fleurs devant leurs grottes.

 

Par contre, on tenait pour toujours présent le peuple des lutins, ces êtres surnaturels pleins de malice, dont le nom breton le plus connu est korrigans. Rares sont ceux qui n'en ont pas aperçu. On remarque souvent dans les prairies un grand rond blanc qui n'y était pas la veille et qui semble avoir été tracé par mille petits pieds. C'est un rond formé par les korrigans lorsqu'ils dansent en cercle, les nuits de pleine lune.

 

Ces petits lutins, noirs et velus, ont une grosse tête assez laide. Ils portent des vêtements courts et inusables, de toile grise pour les jours ordinaires et de couleur quand ils vont aux festins, aux assemblées et aux noces.

 

Le peuple des korrigans vit à l'intérieur des dolmens, en tribus gourvernées par un chef. Ils aiment jouer des tours aux hommes. Ils détachent les bestiaux pendant la nuit, font tomber les pommes, font du bruit le soir dans les greniers, vous égarent la nuit si vous rentrez seul, etc...Mais ces petits êtres sont plus espiègles que méchants et ne demandent qu'à rendre service à ceux qui les traitent comme il convient. Ainsi, dans les fermes, on ne manquait pas de laisser à leur disposition quelques restes de légumes ou du lard. En Trégor, on laissait pour eux, sur la plaque à crêpes, le samedi soir, la dernière crêpe. Une pierre plate ou un gros galet leur était réservé au coin du feu pour qu'ils puissent s'y chauffer. Dans les environs de Quimper, les laboureurs mettaient à l'intention du petit peuple, sur le tour du sillon, des crêpes ou une écuelle de lait.

 

A qui leur marquait ainsi de la sollicitude, les korrigans, disait-on, rendaient, pendant la nuit, de multiples services domestiques. Ils balayaient la maison, astiquaient les meubles, prenaient soin du bétail et plus particulièrement des chevaux qu'ils affectionnent. "Un bon lutin dans une ferme est un trésor", affirment les gens de Bréhat.

 

On croit aussi, en Bretagne, aux sirènes, ce qui n'est pas étonnant, étant donné le nombre de grèves et de falaises rocheuses.

 

Ces femmes à queue de poisson sont appelées en breton "Mowrge". Elles ont un visage très beau et de longs cheveux qu'elles aiment à peigner, assises, sur un rocher. Dans les tempêtes, on les entend chanter, mais les marins savent qu'il ne faut pas les écouter car elles cherchent à les perdre pour les emmener dans leur palais de cristal au fond de la mer.

 

Elles apparaissent souvent dans la statuaire bretonne. Dans la chapelle "St Tremeur" à Plougastel-Daoulas, par exemple, en figurent de fort belles.

 

On parle beaucoup aussi de certains anaons féminins nommées en breton "Kannerezed noz", les lavandières de la nuit. Ames pêcheresses condamnées aux travaux forcés nocturnes, on les voit battre sans fin leur linceul au bord des lavoirs. Leur rencontre est presque toujours fatale à l'homme. Elles demandent au passant attardé de bien vouloir les aider à tordre leur linge. S'il accepte, elles emprisonnent ses mains dans le suaire et le frappent avec leur battoir jusqu'à ce qu'il rende l'âme.

 

Eric Le Rouzic

 

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.