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Héritière de la sagesse des pharaons, Alexandrie sut aussi accueillir les plus grands esprits de son temps, témoignant d'un ultime soubresaut civilisateur de sept siècles avant que la chute de l'empire romain d'Occident n'en chassât à jamais les lumières.
Alexandre et le rêve de l'unification
Fondée en 331 avant notre ère, Alexandrie d'Egypte porta pour la postérité le rêve de la réconciliation des Grecs et des "Barbares". Son héros fondateur, Alexandre de Macédoine, fera figure de libérateur de l'Egypte, alors retombée sous le joug perse. On raconte que lors des rituels de fondation de la nouvelle cité, des oiseaux arrivèrent en grand nombre de toutes les directions et dévorèrent la farine qui en marquait le périmètre. Les augures ne l'avaient-il pas prédit ? "La ville que tu as ordonné de construire nourrira le monde civilisé et pour n'importe où, il y aura des hommes nés en elle ; car les oiseaux parcourent tout le monde habité". (1)
Et trois siècles plus tard, Alexandrie abritera les ambitions, conflits et amours de la dernière des Cléopâtre qui nourrissait un seul dessein : faire de l'Orient un empire fédéral dont la capitale serait Alexandrie. Le beau rêve sombra dans les eaux d'Actium où la victoire de l'armée romaine conduite par Octave sur Marc Antoine sonna le glas de l'Egypte ptolémaïque et pharaonique.
Alexandrie, carrefour des peuples
Tournée non pas vers le désert mais vers la Méditerranée, cette "Athènes africaine", (selon l'expression de Strabon) édifiée par l'architecte Dinocrates de Rhodes, sise entre un lac et la mer, était un modèle d'urbanisme concerté et devint, toujours selon Strabon, "le comptoir du monde". La cité bénéficiait de nombreux ports naturels et chaque maison était alimentée en eau douce par une voie souterraine reliée au Nil, la voie canopique.
Son célèbre phare, une des sept merveilles du monde antique, grandiose monument de marbre blanc de cent vingt mètres de hauteur visible à "trois cents stades" en mer (environ cinquante kilomètres) fut détruit au XVe siècle à la suite de séismes.
Son climat particulièrement salubre et sa position exceptionnelle ainsi que la politique des Ptolémées, (dernière dynastie grecque d'Egypte fondée par Lagos, l'un des généraux d'Alexandre) soucieux de donner à Alexandrie un essor intellectuel et commercial considérable, en firent un carrefour où tous les peuples du monde semblaient se côtoyer : Egyptiens, Macédoniens, Thraces, Juifs et ... Gaulois, déjà réputés pour leur bravoure et parmi lesquels Ptolémée II recruta sa garde personnelle.
Alexandrie ou le renouveau culturel
Cette extraordinaire mosaïque de peuples encouragée par l'administration grecque, favorisait le dessein nourri par les Ptolémées : faire renaître la splendeur passée de l'Egypte en la tournant vers le futur. Au cours du IIIe siècle avant J.-C., autour du Musée et de la bibliothèque, un mouvement de recherche de la sagesse développa toutes les branches de la connaissance et les méthodes d'investigation scientifique pour les diverses disciplines.
La réalisation de ces deux institutions fut confiée par Ptolémée I Sôter au Grec Démétrios de Phalère. C'étaient de véritables centres de recherches où toutes les disciplines se trouvaient réunies.
D'inspiration pythagoricienne, le Musée était le temple des Muses auxquelles on attribuait toute inspiration artistique ou scientifique.
Presque tous les savants connus de l'époque y séjournèrent, dont les mathématiciens Euclide et Archimède, l'astronome Erathostène qui réussit à mesurer la circonférence de la Terre, Aristarque de Samos qui anticipa les théories de Copernic en suggérant l'idée de la rotation de la Terre autour d'elle-même et du soleil ainsi que Erasistrate et Hérophile de Calcédoine qui firent progresser la connaissance de l'anatomie humaine par la dissection.
La réunion des écrits médicaux faite à Alexandrie donna naissance au fameux "Corpus d'Hippocrate".Des guérisons miraculeuses y furent relatées : Demetrios lui-même y aurait recouvré la vue.
Véritable "labyrinthe du savoir", la bibliothèque avait pour vocation de recueillir le savoir du monde entier. Elle compta jusqu'à sept cent mille rouleaux de papyrus: l'essentiel de la littérature grecque, un ensemble complet d'archives égyptiennes et même des écrits sur les religions orientales grâce aux bonnes relations entretenues par Ptolémée Philadelphe avec le roi Asoka , unificateur de l'Inde.
Tous les navires faisant escale à Alexandrie étaient fouillés : les originaux jugés intéressants étaient achetés et des copies remises à leurs propriétaires. Ainsi Ptolémée put-il acquérir des originaux des œuvres d'Eschyle, Sophocle et Euripide. La traduction la plus célèbre initiée par la bibliothèque fut celle de la Bible, appelée la Septante.
Alexandrie, la Renaissance
Après une période de stérilité induite par la décadence de l'Egypte pharaonique, Alexandrie fait naître une nouvelle approche de la connaissance, basée sur l'expérimentation. L'émergence de nombreux chercheurs de vérité comme Erathostène, à la fois poète, philologue, mathématicien, géographe, astronome et historien n'est pas sans rappeler les savants de la Renaissance qui se sont illustrés par leur recherche disciplinaire et leur liberté d'esprit.
Produit typique du syncrétisme alexandrin, l'hermétisme symbolise la rencontre dans l'Egypte ptolémaïque puis romaine, de la culture égyptienne et de la science grecque. Les enseignements d'Hermès Trismégiste, descendant du dieu Thot auraient été transmis à Ptolémée II par le prêtre Manéthon.Ces enseignements s'appuient sur le principe d'analogie ou de sympathie universelle reliant les choses et les êtres dans les différents plans de l'existence : "Comme il est en haut , il est en bas".
La mystique chrétienne des premiers Pères de l'Eglise ne rejeta pas l'apport philosophique de la Grèce. Ainsi, Clément d'Alexandrie, parti d'Athènes dans les années 170 de notre ère, en quête de sagesse, acheva son périple à Alexandrie. Poète nourri de la Bible, inspiré par Philon le Juif, il offrit une image unifiée des avoir antiques dans un "éclectisme" rigoureux.
La renaissance de la philosophie classique au deuxième siècle s'appuiera sur la thèse de l'harmonie des systèmes philosophiques. Son plus illustre représentant en fut Plotin (2). Il reconnut son Maître Ammonios Saccas sous les traits d'un docker du port d'Alexandrie et eut pour disciple Porphyre. Auteur des Ennéades, c'est à Rome qu'il fondera sa propre école en 263, après avoir enseigné pendant onze ans à Alexandrie sa fameuse théorie de l'Emanation. En réaction à ce courant unitif, Philon d'Alexandrie va se réclamer du scepticisme pour mettre en évidence les limites du savoir humain.
Hypatie, étoile d'Alexandrie
Mais le personnage le plus touchant et remarquable de la philosophie alexandrine fut une jeune fille, Hypathie, philosophe néoplatonicienne et grande figure de l'Alexandrie du tournant du Ve siècle. Elle évolua dans le contexte d'une rivalité grandissante entre la philosophie et la théologie païenne d'une part et le christianisme naissant d'autre part. Elle est restée dans les mémoires comme un triste exemple des méfaits de l'intolérance religieuse.
Fille d'un mathématicien, elle enseigna les systèmes philosophiques de Plotin, Platon et de nombreux philosophes. Elle professait dans la rue, attirant de larges auditoires populaires et exerça une influence certaine sur la vie politique égyptienne. En 415, elle fut massacrée en pleine rue par des chrétiens fanatisés par l'évêque Cyrille : en effet , "elle dissipait avec trop de succès les voiles qui obscurcissaient les ' mystères' religieux inventés par les Pères (de l'Eglise) pour que ceux-ci ne la considérassent pas comme dangereuse" (3)
Une société d'avenir ?
Société multi-raciale réussie, Alexandrie a porté le souffle de la réconciliation des cultures et des croyances ; creuset alchimique, elle a permis la continuité dans la transmission des connaissances et ouvert de nouveaux horizons.
La roue de l'histoire a encore tourné. Et à l'aube de ce XXIe siècle, si riche en potentialités et si tourmenté, qui aura la vision des formes du futur ? Jamais le vieux concept romain de "citoyen du monde" n'a recueilli autant d'écho parmi les idéalistes ni suscité tant d'amertume ; peut-on rêver d'une civilisation régénérée, réconciliée avec la Nature, délivrée du fanatisme religieux et de l'imposture matérialiste et portant les germes de toutes les facettes du génie humain...
De nombreux vestiges de la grande cité dorment encore sous les eaux de son port, attendant d'être redécouverts. De nombreux mystères dorment encore dans le cœur des hommes attendant d'être dévoilés.
(1) oracle de Siwan
(2) lire article consacré à Plotin dans la rubrique Philo-fiche de ce même numéro
(3)H.P. Blavatsky, La doctrine secrète, Ed Adyar
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