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Il est des mots au parfum d'exotisme ou d'anachronisme : le terme " disciple " en fait partie, paré pour les occidentaux des fantasmes de la soumission ou, au contraire, de la béatitude atteinte dans quelque grotte de l'Himalaya.
L'étymologie du mot nous indique qu'un disciple est quelqu'un qui se discipline c'est-à-dire qui choisit d'orienter ses actions vers une finalité de perfectionnement.
Dans tous les domaines, la maîtrise d'un art ou d'une technique exige des étapes d'apprentissage : c'est par l'écoute du Maître, l'imitation puis l'exigeante répétition du geste et l'humble correction des erreurs que le disciple parviendra à la confiance en soi et pourra à son tour devenir un créateur et retransmettre sa connaissance vécue.
La vie est-elle le seul Maître ?
Mais, si chacun comprend bien l'intérêt de pratiquer avec un maître-nageur ou de musique pour apprendre plus vite le geste juste et continuer à progresser, ou l'utilité de suivre les conseils d'un jardinier expérimenté et amoureux de la nature pour "cultiver son jardin", l'idée d'un "mode d'emploi" de la vie semble aujourd'hui assez saugrenue.
La vie n'est-elle pas un Maître qui nous confronte quotidiennement à nos limites, à nos rêves ? Les événements ne tissent-ils pas d'eux-mêmes le fil d'une compréhension plus fine de soi-même et des autres ? n'a t-on pas toujours associé le vieil âge à la sagesse ?
Si tel était le cas, si le fleuve de la vie suffisait à drainer sur les rives de l'existence le riche limon d'expériences fécondes et à donner la vision de l'autre rive, nous ne serions pas les témoins du naufrage de tant d'âmes qui ne savent précisément pas qu'elles sont des âmes.
Certes la vie apporte ses moissons, encore faut-il savoir quand et comment moissonner si on ne veut pas mourir de faim, au sens propre comme au sens figuré.
Le discipulat, une voie d'apprentissage
Toutes les traditions spirituelles de l'humanité s'appuient sur un mode de transmission de la connaissance de soi composé d'une chaîne de Maîtres et de disciples, les Maîtres étant eux-mêmes et avant tout des disciples.
Qu'est-ce donc que le discipulat ?
"Un style de vie, dans lequel un homme ou une femme sont sous la direction morale directe d'un Maître, habités par un désir ardent de perfection morale et spirituelle et prêts à surmonter toutes les épreuves indispensables , par amour de la Sagesse qu'incarne son Maître"(1). Selon Delia Steinberg Guzman, ce postulat implique la recherche d'une Sagesse atemporelle, origine et finalité de toute évolution humaine, et de degrés différents sur le Sentier.
Le disciple se distingue de l'élève en ce qu'il ne se contente pas d'un enseignement théorique dont il fera ce que bon lui semble : il a l'humilité de reconnaître son ignorance et la volonté de mettre en pratique l'enseignement dont le Maître n'est que le dépositaire afin de l'intégrer dans ses comportements: car seule la mise en pratique permettra de vérifier la validité des enseignements et de gagner l'autonomie.
Qui est Maître ?
"Lorsque le disciple est prêt, le Maître arrive" affirme-t-on.
Mais il ne s'affiche pas comme tel puisque ce sont les disciples qui reconnaissent le Maître et non l'inverse comme on le croit généralement. En fait, la reconnaissance mutuelle est "une heureuse rencontre " selon la belle formule de l'Egypte antique, l'aboutissement et le début d'une quête tout à la fois.
Et l'idée que l'on peut se faire a priori d'un "sage" ou d'un Maître est grandement subjective et fantaisiste, généralement la projection idéalisée des mirages de l'époque. Ni gourou apocalyptique, ni ascète se déplaçant sur un tapis volant ou récitant des mantras, le Maître est un homme de son temps et de tous temps : conscient des enjeux de son époque, lucide sur les failles des systèmes actuels, il n'apporte aucun remède miracle mais rappelle par l'exemple à ceux qui le veulent et le peuvent, que la voie de l'essentiel a ses clés dans le cœur de tous les hommes et qu'elle noue foi et connaissance.
A quoi sert d'être disciple ?
- à devenir plus lucide.
Le traité mystique tibétain, La voix du Silence, nous dit que le disciple doit apprendre à voir et à entendre, c'est-à-dire lever le voile des apparences pour découvrir la réalité profonde et unitive cachée au cœur de tous les êtres. Et comment le pourrait-il s'il n'est pas conscient de son potentiel intérieur, s'il n'a jamais pu faire taire l'incessante voix discursive qui le conforte dans sa construction artificielle de la réalité ?
Dans notre société, chacun se sent habilité et même encouragé à donner son avis sur tout, comme si un simple ressenti des évènements suffisait à conférer une quelconque prétention à la vérité. Quel crédit porterait-t-on à un système judiciaire dans lequel on condamnerait un prévenu sur sa mine ou sur l'opinion qu'en auraient ses voisins sans se soucier d'étayer un jugement par des arguments valides, par des preuves solidement constatées ?
- à devenir plus responsable
Selon Gilles Farcet, "la relation de Maître à disciple, loin d'asservir, libère. Elle responsabilise et rend adulte." (2) Quand on se sent concerné par les différentes formes de vie, que l'on cesse de considérer que les monde animal et végétal ne sont là que pour notre agrément ou notre subsistance et que l'on perd l'arrogance de croire que l'homme actuel est le fleuron achevé de la création, on peut développer humilité et la volonté d'agir pour préserver ce lien subtil, mais essentiel, avec ceux qui sont derrière et devant nous.
- à être heureux
Etre heureux de ne jamais se sentir seul, même aux cours des circonstances de la vie qui imposent de choisir ou d'assumer seul. Heureux de se rendre utile dignement en servant un idéal, l'idéal d'humanité. Heureux d'apprendre à exercer sa liberté fondamentale, celle que Lao Zi définissait comme " l 'obéissance aux lois de la nature".
La gestion de l'incertitude de la vie
Si l'idée d'avoir un guide spirituel peut sembler stimulante à certains, d'aucuns ne manqueront pas de soulever des objections en apparence légitimes. Quelle "garantie" le maître va-t-il nous apporter de son intégrité et de sa compétence à nous faire croître ? Ne court-on pas les risques de la dépendance affective ou idéologique ?
Or, la crainte de la manipulation ne manque pas de piquant sachant que nous vivons dans une bulle de confusion savamment nourrie par le monde médiatique. Des comportements compulsifs de rejet ou d'adhésion à certaines idées nous sont dictés par l'opinion de sophistes modernes qui confondent recherche d'audience et quête de vérité. Le monde nous est présenté comme une sorte de damier où seules les cases blanches sont sûres !
Le conditionnement est tel que parler de spiritualité ou d'engagement, c'est-à-dire de responsabilité éthique et de solidarité, déclenche invariablement son cortège d'épouvantails.
La plus grande manipulation n'est-elle pas de faire croire que nous pouvons avancer dans la vie garantis contre tout et même contre nos propres erreurs ! Alors qu'il n'existe en fin de compte que les quelques certitudes intimes gagnées de haute lutte contre nos peurs et préjugés : voilà le chemin proposé au disciple.
Notes
(1 )H.P.B. et le discipulat dans H.P. Blavatsky, réflexions sur l'actualité de ses enseignements ésotériques, Edition Hermès
(2) La relation Maître disciple dans revue Nouvelle Acropole N°143
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