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Deux mots suffiraient à expliquer la magie : "Grande Science".
Facteurs constituants
Quels sont les composants de cette grande science pour les anciens ? Le premier est un facteur temps, difficile à comprendre. Un mage ne se "fait" pas, ni un sage - permettez-moi d'utiliser ces mots comme synonymes - en quinze jours, ni en un mois, ni en un an. Dans l'antiquité, parvenir à être sage, parvenir à être mage, demandait beaucoup de temps ; une longue élaboration, une transformation qui s'effectuait à mesure que l'individu grandissait, évoluait.
Un autre facteur était le travail. Un sage n'apparaît pas sous le coup d'une "inspiration divine" qui en fait soudain un connaisseur de toutes les vérités. Cela requiert travail, effort, dévouement, constance, persévérance et toutes ces vertus impliquent du travail. Il s'ensuit que le temps et le travail peuvent conjointement former un mage. Un mage qui doit commencer par surmonter de multiples épreuves le long du chemin, voies de mise à l'épreuve de sa capacité réelle. L'une de ces voies est celle, si simple, qui dit : "Connais-toi toi-même".
Pour la magie ancienne, il n'y avait pas de connaissance possible de la Nature sans une connaissance préalable de lui-même pour celui qui prétend s'élancer vers la Nature. Le "Connais-toi toi-même" n'implique pas seulement savoir qui je suis, comment je suis, ce que je fais, ce qui me plaît ou ne me plaît pas ; c'est un processus de purification, dans lequel il ne s'agit pas de connaître uniquement la partie superficielle et extérieure de l'homme, mais de connaître le meilleur de l'homme. Et pour connaître le meilleur, une purification est nécessaire.
Un autre pas sur le chemin du mage était - quoique cela semble paradoxal - le silence, la réflexion. Car quand le mental se tait et que les interrogations s'apaisent, une sorte de sens intérieur s'ouvre, qui permet alors de capter d'une façon plus sensée, plus tranquille, plus profonde.
Enfin, il y avait un autre facteur essentiel dans la magie : le don, la générosité. On ne concevait pas un étudiant en magie, un aspirant à la sagesse, qui ne partagerait pas de tout son coeur ce qu'il apprenait ; on ne concevait pas l'égoïsme de renfermer le savoir en soi et de ne pouvoir le prodiguer au dehors, de ne pouvoir l'offrir avec sincérité.
L'occultisme dont s'est entouré la magie durant toute l'Antiquité répond à un dessein : que les connaissances, lorsqu'elles sont dispensées, ne soient pas nuisibles mais bénéfiques. Tout doit être graduel, posé ; tout doit être dispensé au moment où l'homme en a besoin, et surtout au moment où il peut le comprendre.
Pour la magie, le sens de la vie est évolution, croissance ; c'est un dépassement constant, c'est arriver à ce que chaque homme, à sa mesure, dans le cadre de ses particularités, trouve le lieu exact où il puisse se développer le mieux possible et donner le meilleur de lui-même. Si ce processus individuel est obtenu, l'être humain s'est magiquement incorporé au grand complexe qu'on appelle l'univers.
Un peu d'histoire
En revoyant un peu les choses, souvenons-nous, par exemple, de l'ancienne Chine. Un peuple si ancien, une civilisation tant de fois millénaire que, pour les archéologues, plus on fouille, plus on trouve de Chines. En Chine, depuis des époques immémoriales, la magie a été particulièrement développée et, sans me référer à ses lointaines origines, je mentionnerai deux grands philosophes et mages chinois qui ont condensé le meilleur de leur sagesse dans leurs enseignements.
L'un fut Confucius et l'autre Lao-Tseu. Confucius est le prototype de la magie, du rituel, de l'ordre, de l'organisation, de tout ce qui doit être à sa place et dans sa juste mesure. Confucius est la cérémonie incarnée. Pour lui, chaque acte de l'homme, chaque acte de la vie, est une cérémonie que l'homme offre aux dieux. Rien donc ne peut être hors de propos, rien ne peut être hors de sa place, tout a un "pour quoi", une raison d'être. Confucius parle donc de la magie de l'union, de la magie du rite. Rappelons-nous que le mot "religion" signifie justement "re-lier", unir ce que Confucius appelait : le rite-Homme au rite-Dieu.
Un autre grand sage, Lao-Tseu, se fondait sur la magie du "Tao" ; le Tao est le chemin, le sentier. Ce n'est pas un sentier physique. Une seule phrase de Lao-Tseu le résume : "Le sentier est le sentier et quelque chose de plus". Quel est ce quelque chose de plus ? C'est aussi simple que celui qui avance sur le sentier car il n'y a pas de sentier s'il n'y a pas de marcheur ; le sentier naît sous les pieds de celui qui le parcourt ; alors naît la magie, une magie d'évolution, une magie de croissance.
Si nous quittons la Chine et pénétrons en Inde, quelle magie et quelle sagesse trouvons-nous ? Des cérémonies pour célébrer le Feu comme Principe premier, comme étincelle, comme lumière s'ouvrant dans les ténèbres, sont contenues dans ses fameux Védas, et spécialement dans le Rig-Véda - le plus ancien d'entre eux. Ce premier dieu qui n'a ni forme ni nom, ne peut aucunement être saisi par l'esprit humain, mais est cependant la Première Lumière qui se soit déployée dans le monde manifesté.
En Inde, une religion connue de tous, le bouddhisme, renferme sa propre magie. Le Bouddha parle d'une Grande Roue, de la Roue que le premier acte humain a mise en mouvement, mais qui cessera de tourner quand l'homme aura appris le secret de l'action. Qu'implique cette doctrine ? Que tous les actes humains forment une chaîne, qu'ils obéissent à une cause et génèrent un effet. En conséquence de quoi tous les actes humains, du fait de leur concaténation, mettent en mouvement cette roue, que le Bouddha appelle "la Roue de la Loi", dans laquelle chaque acte découle d'un acte antérieur et va vers un autre qui lui est postérieur, et dans laquelle il n'est rien qui soit désuni, rien d'étranger à la chaîne.
Ici la magie consiste - comme l'ont expliqué ses disciples et comme le Bouddha lui-même le leur a expliqué - à pouvoir un jour arrêter cette roue. L'arrêter de façon simple : apprendre le secret de l'action, apprendre que l'action se réalise par devoir et non pour la récompense. La récompense peut venir ou non, et logiquement, elle va venir ; mais ce n'est pas la récompense qui doit préoccuper l'être humain. Tant qu'on a soif de récompense, la roue continue à tourner et tant que la roue tourne, l'homme continue à lutter, à souffrir, à pâtir et à s'angoisser.
Le Bouddha a enseigné qu'il y a une magie dans la Chaîne humaine. Tous les hommes forment une immense chaîne et dans cette chaîne, tout être humain est fortement uni à celui qui est au-dessus et à celui qui est un pas au-dessous ; ce qui ne signifie qu'il y ait de ce fait des inégalités telles que nous les entendons aujourd'hui, en rapport avec les inégalités sociales. Le critère est autre. C'est celui selon lequel tout homme a un Maître auquel il doit se relier vers le haut et aussi un disciple qu'il peut attirer vers lui avec amour.
Et comment ne pas se référer, même très brièvement, à ce qu'on appelle habituellement le pays de la magie. Le nom d'Égypte déjà est magique. Ce nom par lequel nous connaissons ce pays n'est pas son véritable nom. Les Égyptiens appelaient leur terre "Kem" ; plus tard, les Grecs l'ont appelée "Égypte", ce qui signifie caché, occulte, mystérieux.
En Égypte, tout est magique. L'Égypte réalise la fusion du macrocosme et du microcosme. L'Égypte répercute sur Terre toutes les merveilles du Ciel. Elle les répercute à tel point que même sa division géographique, sa division en provinces avec leurs noms, le parcours du Nil, tout obéit à un schéma et à un parcours tracés dans le ciel.
Le Nil, fleuve qu'Hérodote appelait le Don de l'Égypte, n'était pas un Nil unique. Il y avait un Nil céleste et un Nil terrestre. Si les eaux coulent en haut, elles coulent aussi en bas ; si le monde vibre en haut, le monde vibre aussi en bas. Au point qu'un des plus célèbres enseignements hermétiques nous rappelle : "Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut".
L'Égypte arrive à mettre cette magie en oeuvre, non seulement dans ses dieux infiniment profonds, mystérieux, mais également en médecine, dans l'art, dans la répartition de ses hommes, dans le travail. Il n'existe aucune activité qui ne soit magique. Ceux qui rament ont leur chant magique qui fait mouvoir les rames avec plus de facilité ; ceux qui sèment ont un chant magique qui fait croître la semence avec plus de facilité ; ceux qui taillent la pierre ont leur chant magique pour que la pierre soit taillée au bon endroit.
Il n'y a pas de fêtes fortuites ; le printemps a son rythme, l'été le sien, l'hiver et l'automne également. L'Égyptien a appris la magie selon laquelle sa maison, celle dans laquelle il vit, peut être petite et pauvre, elle peut être de terre et de paille ; mais la Maison où vivent ses dieux est forte, elle est de pierre, elle résiste aux assauts des éléments et aux tourmentes. Aujourd'hui encore nous admirons ses pyramides et continuons à nous demander comment furent placés leurs énormes blocs de pierre. Il existe diverses hypothèses, différentes études sur le sujet, mais une chose est certaine et demeure : les pyramides ont été construites par la magie d'un peuple qui a appris à transcender le temps.
Un autre peuple très ancien est celui dans lequel Zoroastre est apparu et dont l'influence se retrouve ensuite dans les coutumes des Mèdes et des Perses. Ce sont les anciens Mags, dont le nom ressemble tant à celui de "magie". Ils avaient un culte particulier au Soleil, malheureusement mal interprété, car les anciens Mags ont toujours déclaré qu'ils n'adoraient pas le soleil physique - celui qui donne de surcroît la lumière et la chaleur - mais qu'ils adoraient un grand Soleil Central, un Soleil de Vérité et de Justice qui était au-delà du corps du Soleil.
Les Mags expliquaient que si nous, qui sommes si petits, avons un corps qui est apparence et sert à recouvrir une âme grande et profonde, comment le Soleil, qui est tellement plus grand et plus lumineux que nous, ne devrait-il pas posséder une âme, derrière le corps qui nous illumine ? Ils adoraient donc l'âme du Soleil, même si c'était son corps qui donnait lumière et chaleur. Adorant le Soleil, ils adoraient le Feu, le rayon, la lumière et tout ce qui voulait dire utiliser la lumière, la chaleur, le feu, l'électricité. Ils pensaient que dans cet élément, dans l'élément Feu, se trouvait la magie la plus profonde, qui allait ensuite en descendant vers les autres éléments : l'Air, l'Eau, la Terre ; jusqu'à ce que, finalement, sur Terre, il demeure entre les mains des hommes, un peu assombri et appauvri, mais pour finir, Feu.
Et comment ne pas parler de la Grèce ? Si nous devions synthétiser la magie de la Grèce en un seul mot, ce mot serait "Beauté", "Harmonie". Dans tout ce qui est grec se trouve, depuis la plus lointaine antiquité jusqu'à l'époque hellénistique, un sens de la beauté et de l'harmonie qu'on doit voir non seulement dans la forme mais dans l'homme à la poursuite de la beauté et de l'harmonie, parce que la quête ne se limite pas à la forme mais concerne aussi à ce qui est au-delà de la forme.
Depuis des époques reculées, il existe un mythe qui traite de la magie de l'homme. C'est le mythe de Prométhée. Ce Prométhée qui, vaillamment, se montre dans l'Olympe et dérobe le Feu des dieux pour le remettre aux hommes afin qu'ils puissent eux aussi posséder la "compréhension".
Voici une des clés du mythe qui, accédant à une des magies les plus sérieuses, est présente dans le symbolisme de toutes les civilisations. L'homme est assoupi, endormi, effrayé, sans connaissance ; l'homme se sent pauvre, déshérité, triste jusqu'à ce que Prométhée, qui symbolise les Pères de l'humanité, descende, apporte le Feu, allume chez l'être humain la vie consciente. Il s'expose face aux dieux pour l'acte qu'il vient de commettre et qu'il devra payer, attaché sur le mont Caucase. Mais cet acte satisfait la générosité de Prométhée, parce les hommes doivent arriver à partager le trône des dieux.
Il y a davantage de magie en Grèce, rattachée à la mystique d'Orphée et à sa lyre à sept cordes. La lyre à sept cordes n'est pas seulement un instrument de musique. C'est l'homme et ses sept véhicules, l'homme et ses sept composantes. C'est l'homme et son "7" magique qui apprend à tendre chacune de ses cordes au long de son évolution. Il apprend à produire son après son, jusqu'à ce que, finalement, au sommet de son être, il accède au septénaire, à la lyre magique, à la Beauté, au Son et à la Couleur parfaits.
La magie de la Grèce s'est propagée à Rome ; et tout comme j'ai synthétisé la magie grecque dans le mot "Beauté", je synthétiserai la magie romaine dans un autre mot : "Vertu".
Vertu, d'où vient le terme "viril". Pour Rome, être homme n'impliquait pas seulement porter une toge. Etre viril signifiait fondamentalement être vertueux, être noble, être pur, être absolument maître de chacun de ses actes, responsable de chacun d'entre eux. C'est pourquoi Rome a concrétisé sa magie dans le Temple de Vesta ; dans le Feu qui ne doit jamais être éteint. C'est pour cela que Rome a fondé sa magie sur la famille, sur les vierges, sur les mères, sur ces matrones qui étaient la gloire du foyer, de leur père, de leur époux et de leurs fils, parce qu'elles avaient su maintenir la pureté, la vertu. Parce qu'elles avaient su faire en sorte que le Feu ne s'éteigne jamais.
En Amérique précolombienne aussi, parfois méconnue et peu approfondie, il y eut de la magie et des mages. Au point que les premiers Espagnols qui sont arrivés se sont sentis saisis et conquis par ce qu'ils ont vu, constatant un sentiment étrange et un profond pouvoir.
Leur magie supporte la comparaison avec celles que nous avons mentionnées à propos de l'Égypte, de la Grèce, de Rome, des Zoroastriens et de la Chine. Elle les a amenés à élever des pyramides, découvrant une fois de plus le sens occulte qui existe entre le quadrilatère qui s'appuie sur la terre, les faces triangulaires qui s'élèvent comme des flammes et la pointe comme sommet, point suprême d'évolution.
Il y eut aussi de la magie dans le monde méditerranéen. Que de choses nous avons lues sur les druides et leurs temples à l'air libre ! Les prêtres druides n'étaient autres que les héritiers et les dépositaires d'une antique magie, celle qui a façonné les grands dolmens, les pierres levées qui continuent à nous intriguer.
Et si nous pouvions parler longuement de la Kabbale, nous aurions d'autres thèmes concernant la magie : la magie des réalisations de l'être.
Si nous nous référions aux paraboles de Jésus-Christ, combien de magie n'y trouverions-nous pas ! Un merveilleux symbole occulte se révèle aux yeux de qui les comprend, caché sous la forme d'un simple conte pour celui qui ne peut pénétrer au-delà de l'écorce, mais qui ne nuit ni aux uns ni aux autres. Chacun recueille dans les paraboles ce qu'il peut et le meilleur pour lui-même. N'y a-t-il pas de la magie dans ce Jésus-Christ et ses "disciples-poissons", poissons qui le suivent au long du Fleuve de la Vie et qui vont boire à ses enseignements ?
La magie aujourd'hui
Dans cette synthèse, j'ai voulu souligner le fait que la magie a toujours existé et qu'elle ne nous manque pas à nous non plus. Simplement, notre "magie" est parfois de la superstition et jamais le mot n'a été mieux employé. En latin, "superstitio" veut dire, plus ou moins, survivre. Il s'agit de ces concepts qui ont réussi à survivre bien qu'incomplets, imparfaits, et ils nous arrivent quelque peu mutilés sinon beaucoup. Cependant, nous avons l'habitude d'avoir des attitudes "magiques" et nous nous basons sur ces superstitions pour dire : Attention ! ne passe pas sous une échelle ! Attention ! n'ouvre pas un parapluie dans la maison ! et tant et tant d'autres choses qui nous viennent de nos parents et grands-parents.
Je veux souligner également le fait que la magie, telle que l'entendent tous les hommes et telle que je l'entends en particulier, n'est ni anti-naturelle, ni surnaturelle, mais totalement naturelle. Nous affirmons ce point qu'il n'y a rien dans la Nature qui soit anti-naturel, ou surnaturel, étant donné que cela se trouve dans la Nature. Ce qui se passe est qu'il y a des choses que nous connaissons mieux et des choses que nous connaissons moins bien ; des choses qui sont à portée de main et qui nous semblent naturelles, et des choses qui sont plus éloignées parce qu'elles demandent temps et effort et qui, au jour d'aujourd'hui, nous semblent surnaturelles.
La magie est humaine et se trouve dans le coeur de tous les hommes. Mais, comme pour bien d'autres concepts, il faut leur donner une vie nouvelle, une valeur nouvelle. Comment leur insuffler la vie ? de la même façon qu'on insuffle la vie à un être, on insuffle la vie à un concept. On insuffle la vie au concept de magie en lui octroyant crédit à nouveau. En recommençant à chercher, en recommençant à étudier, en revenant à ce passé qui n'est pas un passé étranger, mais notre passé, le passé de l'humanité.
Il est probable que, comme l'ont toujours dit les anciens, il existe de nombreux degrés, de nombreuses formes de magie : de la plus simple, de la plus infime, à la plus complexe, celle dont relève la connaissance de l'univers, de ses lois, de ses mystérieux "pourquoi". Toute cette magie nous appartient. Il est en notre pouvoir de nous transformer en mages, en sages ; en un mot, en êtres humains doués de conscience.
Mai 1997 - Traduit de l'espagnol par Nicole Letellier
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