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Bosch et le voyageur de l'invisible
Hannah Igotz
Il y a presque cinq siècles, Jérôme Bosch peignait à ses contemporains un monde finalement bien semblable au nôtre. Son voyageur nous entraîne dans son sillage et nous ouvre au regard de la conscience. Sagesse, quête intérieure ; et si le chemin de son accomplissement était aussi l’histoire de chacun ?

Ouvert, le triptyque nous plonge dans un énorme tas de foin, source de toutes les convoitises. Une multitude de personnages s'abîment dans les péchés d'avarice, de luxure, de désirs. Ils se battent, s'étripent, se vautrent, insouciants des lois divines. Apparaissent mille détails de la vie quotidienne où les vices poussent l'homme à posséder des biens matériels ne valant pas plus qu'une poignée de foin... Illusoire...Bosch nous décrit le monde tel qu'il est, tels que nous sommes.

 

Le triptyque fermé, un voyageur apparaît aux détours d'un chemin jaune d'or, figure du destin. Arrive-t-il de ce monde agité et vil ? Il forme à lui seul le premier plan du tableau et son axe central. Au second plan, tel un écrin, une description composée et architecturée nous parle de vol et d'inconscience, dernières résonances du panneau central. À droite danse un couple au son de la cornemuse, à gauche des brigands sont à l'œuvre tandis qu'au loin une potence se prépare : la promesse de mort clôt dans les brumes et les vallons ces évènements de la vie. L'observateur va scruter ces évocations comme on cherche à démasquer en soi défauts et faiblesses, première étape dans la quête intérieure. Œuvre miroir, miroir du monde, miroir des âmes.

 

 

 

Figure de la sagesse

 

Une lumière douce baigne l'ensemble du tableau où des camaïeux de verts bruns éclairés de rose se détachent sur un ciel diaphane. Par contraste au fourmillement du "chariot de foin", la nature a repris ici ses droits. Davantage d'espace, d'air et de végétation installent un rythme lent, presque plus serein. L'homme pauvrement vêtu, courbé sous le poids des actes, de la mémoire, mais aussi de l'expérience (un panier sur le dos), avance sur le sentier éclairé de la vie. Une expression énigmatique et confiante anime son visage. Il parcourt le monde portant son regard sur l'infini : transperçant notre temporalité, il remonte à son origine pour y percevoir peut-être son devenir ; regard de voyant faisant écho à notre propre cécité. Tenant tel un gouvernail son sceptre-bâton, symbole de la force de l'esprit et de la maturation que le temps fait subir aux êtres à travers l'évolution (1), il éloigne les forces du mal figurées par le chien hargneux (sa propre animalité ?) ainsi que la peur de la mort (ossements et corbeaux). Malgré son âge, nullement atteint par tout ce qui l'entoure, une force sereine presque juvénile l'anime ; celle de la sagesse, de l'authenticité et du détachement.

 

 

 

Par une dynamique de révélation, les symboles nous relient à l'universel

 

Dans le plan intermédiaire s'élèvent deux arbres : archétypes de la "verticalisation", ils représentent la puissance des cycles dans lesquels s'inscrit toute évolution. Les deux têtes feuillues s'unissent au regard du voyageur dans une même perspective pour former une triade dans le ciel du tableau. Ainsi se dessine une aire où l'âme du spectateur, par la force du langage symbolique, perçoit l'état perfectible et sans cesse en mouvement de la conscience humaine. En effet, le pèlerin se différencie ici des autres personnages non seulement par la taille mais aussi par la capacité à placer sa conscience dans ce plan actif et évolutif (suggéré par la symbolique de l'arbre) alors qu'elle reste à l'état de potentialité chez les autres. Par un processus d'identification, le spectateur peut ainsi entrevoir ses propres possibilités.

 

Notre voyageur s'apprête à franchir un simple pont de bois. L'ignorant de l'œil physique, c'est à son œil intérieur qu'il fait confiance : faut-il voir là l'image du passage ultime de sa métamorphose ? Parti à la rencontre de lui-même, il nous éclaire dans notre lien au tout, à l'invisible. Ainsi par une observation plus méditative, le spectateur s'ouvre à plusieurs plans de "perceptions-lectures" simultanés convergeant vers la dimension spirituelle du tableau. Dans cette vision symbolique de l'homme en marche, Bosch transfigure l'expérience particulière en nous faisant vivre l'universel. C'est en peignant le fini que l'artiste nous livre l'infini.

 

(1) voir Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Bordas p. 322

 

Légende icono :

. Le voyageur, dos de l'aile du triptyque "Le chariot de foin", huile sur bois, 135 x 90 cm, El Escorial, Monasterio de San Lorenzo

. Le défilé triomphal du chariot de foin, tableau central du triptyque "Le chariot de foin" (le mettre en plus petit)

 

 

Histoire(s)...

 

Il nous reste très peu de traces de la vie de Hieronymus van Aken dit Jérôme Bosch. Une naissance dans la petite ville hollandaise de Hertogenbosch (d'où son nom) vers les années 1450, aucune lettre, aucun journal ; seuls quelques signes dans les dossiers de la Confrérie Notre-Dame à laquelle il appartenait, où sa mort est notée en 1516. Contemporain de Léonard de Vinci et d'Erasme, il est issu d'une famille de peintres. Il ne garde de la grande tradition des peintres flamands du XVe siècle que sa technique picturale sur bois. Il élaborera un style qui lui est propre et provoquera encore bien des siècles plus tard des lectures très controversées sur la forme et le sens de son oeuvre. Sa production étant essentiellement religieuse s'inscrivant dans une fonctionnalité (triptyques), les analyses ont parlé pour lui. De l'éclairage clérical, hérétique en passant par celui de la psychanalyse et du surréalisme, nous retiendrons une autre voix, celle de C.-H. Rocquet. Pour lui, sa peinture est le réceptacle d'une philosophie mystique d'une grande puissance créatrice où "les signes" ont été "unifiés et recréés en une synthèse tout à la fois traditionnelle et singulière, et cela sur le plan spirituel comme sur celui de l'art". "Vouloir déchiffrer cet univers comme s'il s'agissait d'un délire ou d'un songe ce serait nier qu'un dessein volontaire l'anime..., marqué presque toujours du sceau de l'hermétisme".

 

Voir commentaire de C-H Rocquet sur Bosch dans l'Encyclopaedia Universalis

 

Voir également "Rencontre avec C.-H. Rocquet", p. 22 dans la revue.

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.