accueil       retour       imprimer  
   
D'un monde à l'autre
Isabelle Ohmann
Les traditions millénaires de l’Orient et de l’Occident nous parlent de continents engloutis, comme l’Atlantide dont Platon s’est fait l’écho (1). Notre civilisation moderne, agitée de tant de bouleversements au tournant du siècle pourrait-elle subir le même sort ?

Dans l'Antiquité, les Hindous, les Grecs et les Romains, les Mésopotamiens, les Égyptiens et les Druides, croyaient à la doctrine d'une succession de "mondes" et de transformations périodiques de la surface de la terre. Ainsi la roue de l'histoire ferait tourner les mondes, une civilisation prenant la place de l'autre pour apporter son génie propre à l'humanité.

 

Les cycles de l'humanité

 

On sait depuis longtemps que les civilisations sont mortelles. Mais la théorie des cycles de l'humanité a connu un grand succès au début du XXe siècle, avec les travaux de deux philosophes de l'histoire, Arnold Toynbee et Oswald Spengler. À l'issue de la première guerre mondiale, Oswald Spengler inaugure une réflexion pessimiste avec son ouvrage "Le déclin de l'Occident". Il dénombre huit formes de civilisations (égyptienne, mésopotamienne, indienne, chinoise, gréco-romaine antique, mexicaine, arabe et occidentale). Pour lui, chaque culture est le lieu d'expression d'une âme ; elle vient à maturité sous la forme d'une civilisation, puis décline. Spengler ne discerne aucun sens à l'histoire ; il considère les cultures comme juxtaposées, sans relation les unes avec les autres, aussi différentes l'une de l'autre que peuvent l'être deux âmes, et mues par une nécessité immanente qui est leur destin.

 

Parallèlement, un historien anglais, Arnold Toynbee, élabore sur une vingtaine d'années (1934-1955) une œuvre monumentale en douze tomes, L'Histoire. Il y reprend la métaphore biologique de la vie et de la mort des civilisations, mais, au contraire de Spengler, tente d'en démontrer toutes les interactions. Il distingue vingt et une civilisations auxquelles il faut ajouter celles qui sont inachevées. Pour lui, toutes les civilisations sont "philosophiquement contemporaines" c'est-à-dire porteuses d'un certain nombre de constantes. Mais il pense également que l'histoire humaine a un sens tourné vers un progrès : chaque civilisation témoignerait ainsi de l'effort de l'homme pour dépasser le stade de l'humanité primitive. Le point essentiel de sa théorie est que la vitalité des civilisations dépend de la spiritualisation progressive de leurs valeurs et de leurs solutions créatives aux défis. Leur déclin surviendra lorsqu'elles deviendront incapables de continuer à répondre victorieusement aux défis auxquels elles seront confrontées.

 

 

La fin de l'histoire ?

 

C'est ainsi que, depuis de nombreuses années, des voix se sont élevées pour proclamer la fin de l'histoire homme(2) de notre civilisation moderne. Il est vrai que certains événements peuvent laisser imaginer un tournant irréversible, qui a d'ailleurs conduit à l'appellation "post-modernité" pour désigner l'époque que nous vivons. En 1986, l'explosion de la centrale de Tchernobyl fut le plus grand accident nucléaire connu à ce jour (en dehors des explosions atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki qui n'avaient rien d'accidentel). Il fit prendre conscience que l'homme courrait désormais le risque de détruire la planète et ses habitants. La chute de l'empire soviétique entraîna un bouleversement radical de la physionomie géopolitique de notre planète, laissant des millions d'individus dans le désarroi. Les événements du 11 septembre 2001 sur le sol américain provoquèrent un choc immense dans le monde entier et entraînèrent des conséquences lourdes de sens, comme les deux guerres, menées en Afghanistan et en Irak par les Etats-Unis.

 

De plus, la dégradation de notre écosystème, à la suite de son exploitation non raisonnée à des fins industrielles, est perçue chaque jour de façon plus inquiétante : pollution de l'eau et de l'air, réchauffement climatique, déforestation à outrance, effet de serre et destruction de la couche d'ozone, fonte des glaciers, etc. Tous ces phénomènes font craindre de graves problèmes pour les générations à venir. Enfin, la précarité croissante, l'augmentation de la violence et l'apparition de nouvelles maladies planétaires, comme le sida, contribuent à nourrir une attitude pessimiste face à l'avenir.

 

 

Un autre monde est possible

 

Face à ce constat, nombreux sont ceux qui se sentent concernés par la nécessité de réorienter l'histoire de notre civilisation et de contribuer à forger un monde plus juste et plus solidaire. C'est le sentiment de ceux que l'on nomme aujourd'hui les "altermondialistes" qui se reconnaissent dans l'affirmation qu' "un autre monde est possible". Malgré l'hétérogénéité des positions exprimées, il apparaît que cet espoir se fonde, dans la lignée de Spengler ou Toynbee, sur le pressentiment qu'une civilisation meurt quand elle perd l'idée qu'elle se fait de l'homme, quand elle oublie ses valeurs essentielles de justice, de générosité et de paix, et enfin, quand elle ne parvient pas à affronter son avenir avec créativité et confiance.

 

L' histoire nous montre alors que le déclin de la civilisation conduit à un moyen âge, lui-même suivi, parfois de nombreux siècles plus tard comme dans le cas du Moyen Âge européen, d'une renaissance. La renaissance vient de la possibilité de faire ressurgir les valeurs essentielles de l'humanisme, de l'émergence d'hommes justes et désintéressés, et de conditions historiques capables d'accueillir une nouvelle expérience civilisatrice.

 

C'est donc par la philosophie, telle que l'avait définie Platon, que peut naître une nouvelle civilisation. Toute renaissance s'effectue de l'intérieur, par une transformation profonde des individus, et non par l'application d'un système quelconque. Dans ce cas la philosophie n'est pas une simple voie spéculative ou de connaissance, mais un véritable mode de vie, empreint d'une nouvelle éthique, elle-même source d'un nouveau comportement social. De cette philosophie "classique" naissent de nouvelles relations à soi et aux autres, et la possibilité de créer un nouvel espace de tolérance et de respect où chacun a sa place. La philosophie devient alors la source d'inspiration pour l'art, la science, la mystique et le pouvoir, comme en témoignent les nombreux exemples de l'histoire.

 

Face au spectacle d'un monde qui semble livré à lui-même, il apparaît aujourd'hui plus nécessaire que jamais de se retourner vers cette philosophia perennis, patrimoine inaliénable de l'humanité, pour y recueillir le fruit mûr des civilisations de l'humanité qui, planté encore une fois, fera rejaillir de nouvelles pousses.

 

1. voir notre article page 12

2. Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, éditions Flammarion, coll. Champs, 1994

 

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.