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Bestiaire
Geneviève DELORME
Nous connaissons le rôle important joué par certains animaux, dans toutes les religions. L'animal peut être la victime sacrifiée, le compagnon ou la monture d'un dieu ; il peut être utilisé comme support symbolique d'une fonction, d'une qualité ou d'un défaut. Il peut être né de l'imaginaire de l'être humain - chimérique donc, au même titre que la chimère (1) - et porteur de connaissance. Il peut manifester les qualités essentielles des puissances divines invisibles. Le bestiaire d'une civilisation est révélatrice de son imaginaire, de la vision qu'il a du monde.

L'ANIMAL SYMBOLIQUE

 

Certains traits du comportement individuel ou social d'un animal ou certaines de ses caractéristiques permet d'en faire un symbole porteur d'une idée ou d'un principe. C'est ainsi que la chouette qui accompagne Athéna symbolise la sagesse par son aptitude à voir la nuit.

 

L'abeille est symbole de la royauté lorsque l'on retient son comportement social. La population d'une ruche est un corps organisé dans lequel chacun a une fonction précise nécessaire à la vie de la ruche. Cette société s'organise autour de la reine qui en constitue le cœur et le centre de reproduction. L'abeille est le prototype du principe royal en Egypte ancienne, en Chaldée, en Europe, en Afrique. En France, Napoléon Ier la choisit comme emblème de l'Empire.

 

Pour tracer la trajectoire de son vol, l'abeille se repère par rapport au soleil, centre et origine de notre univers. C'est pourquoi, dans de nombreuses régions du globe - Afrique (Soudan, Niger), Asie, Sibérie, Amérique du Sud, Cachemire, Bengale - elle représente l'âme humaine lorsque celle-ci a quitté le corps.

 

L'abeille est associée à l'immortalité de l'âme en raison du miel, dont la couleur est celle du soleil. L'hydromel, boisson à base de miel, était pour les Grecs, la boisson des dieux, et pour les Celtes, la liqueur d'immortalité.

 

Le serpent se retrouve dans toutes les traditions et sur tous les continents. L'image associée au serpent est celle d'un canal, d'un tube véhiculant une force, une énergie considérable. Créature froide, sans patte, sans poil ni plume, de nature rampante, ondulante, ignée ou aquatique. C'est une longue colonne vertébrale, si souple qu'elle peut prendre toutes les positions, et habillée de peau si extensible qu'elle peut se déformer à volonté au passage d'une proie volumineuse. Le serpent représente la force des origines incarnée dans la plus simple des formes : un tube. L'homme serait la forme incarnée la plus complexe : canal le plus souvent inconscient de cette même force.

 

Le serpent peut être le cobra. Celui-ci symblise la verticalisation du feu vital qui s'irradie dans la poitrine, anime le centre vital de la respiration et termine son parcours victorieux au centre frontal. Ainsi, il se fixe sur le front de Pharaon, où il symbolise la fonction du Roi-Prêtre, qui relie les énergies invisibles au monde visible.

 

Il peut être la vouivre, chez les Celtes, pour qui il représente le serpent d'énergie ou courant tellurique qui court dans la terre et que canalisent dolmens et menhirs.

 

L'ANIMAL MYTHIQUE

 

Fruits de l'imaginaire humain, les animaux mythiques n'ont aucune réalité objective. Images synthétiques, ils s'adressent à la dimension métaphysique, archétypale de l'être humain. Tout animal mythique renferme une énigme que l'homme doit résoudre afin de pouvoir s'en approprier le contenu métaphysique.

 

Les mythologies grecques et médiévales, en particulier, abondent en animaux fantastiques, destinés à faire comprendre à l'être humain le combat qu'il a à mener dans sa quête de la connaissance, pour sortir victorieux du monde illusoire de la psyché. Chevaux ailés, tel Pégase, le Minotaure,

 

Le sphinx, que la Grèce a repris à l'Egypte ancienne, apparaît sous la forme d'un lion à tête d'homme ou d'une lionne à tête de femme. Il symbolise l'homme achevé : son corps, celui du lion, le roi des animaux représente la force du monde animal. Cette force est mise au service non pas des pulsions instinctives ou de la bestialité mais de l'idéal humain, comme le manifeste le fait qu'il soit surmonté par une tête humaine. L'homme qui a su résoudre l'énigme posée par le sphinx a transcendé sa nature animale, l'esprit a maîtrisé la matière, qui l'a reconnu pour son maître et est désormais à son service (2). L'opposé du sphinx est le Minotaure, l'homme à tête de taureau, autrement dit celui qui est dominé par ses pulsions les plus matérielles.

 

Le griffon, d'origine orientale, animal fabuleux à corps de lion, à tête et à ailes d'aigle, se retrouve chez les Grecs et les Latins puis au Moyen Age. Il participe du ciel par sa moitié aigle, de la terre par sa moitié lion. De nature solaire par l'une et par l'autre, son symbolisme se rattache à celui du feu. Le feu qui se dégage de la puissance du lion se relie à l'énergie céleste et solaire de l'aigle (l'être qui vole le plus haut dans le ciel et le seul à pouvoir regarder le soleil en face).

 

Chez les Grecs, "il garde les trésors au pays des Hyperboréens, il surveille le cratère de Dionysos rempli de vin, il est la monture d'Apollon". Le griffon est le gardien du trésor mais aussi l'ultime obstacle à franchir. Vaincre le griffon, c'est développer en nous la nature ignée dans la terre et dans le ciel et devenir à notre tour, comme le griffon, en toute conscience, le gardien et le connaissant du trésor.

 

L'ANIMAL SACRE

 

Peu nombreux, les animaux sacrés occupent une place très spéciale dans le bestiaire. Choisis comme tels parce qu'ils manifestent dans leur comportement et leurs caractéristiques les qualités essentielles des puissances divines invisibles, ils sont leur image vivante ici-bas. Ainsi, la vache en Inde, "archétype de la mère fertile, joue un rôle cosmique et divin" (3). En Egypte, le faucon est lié au dieu Horus, le bélier à Knoum, le singe cynocéphale ou l'ibis à Thot, etc. Les animaux sacrés sont l'objet, en Inde, de tabous très puissants, en Egypte, de rites de momification : "J'ai pris soin des ibis, faucons, chats et chiens divins et je les ai rituellement inhumés, oints d'huiles et emmaillotés d'étoffes."(4)

 

En Inde, toute l'espèce est sacralisée : toutes les vaches sont sacrées, ce qui n'est pas sans poser problème. En Egypte et dans les traditions initiatiques, est choisi au sein de l'espèce un individu qui devient sacré et incarne l'image de la divinité. Quand meurt l'animal sacré, il est aussitôt remplacé par un autre, possédant les mêmes caractéristiques.

 

Associant les animaux tels que dans la nature aux monstre hybrides ou fabuleux nés de son imagination, l'humanité s'est constitué à travers le temps et l'espace un bestiaire d'une foisonnante richesse.

 

Geneviève DELORME

 

(1) Voir notre article, Les dieux zoomorphes

(2) Pour plus de détails sur les nombreux aspects du symbolisme du sphynx, voir dans Angkor le disciple, de Georges LIVRAGA, le passage que nous avons publié p. 44 du n°128 de notre revue.

(3) J. Chevalier, Dictionnaire des symboles.

(4) Cité par J. Chevalier, in opus cité.

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.