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1492 : points de vue Mexicain (1)
Lydia PEREZ LOPEZ

1492 : points de vue mexicain

 

Propos recueillis par Lydia PEREZ LOPEZ

 

Parmi les événements les plus importants de notre siècle, peu ont été la source d'autant de polémiques et ont eu une telle répercussion que le cinquième Centenaire de la rencontre des deux mondes. L'Amérique et l'Europe, cinq cents ans plus tard, ont la possibilité de faire le bilan des résultats de leurs contacts, et d'ouvrir de nouveaux chemins de connaissance mutuelle.

 

Lydia Perez Lopez, directrice de Nouvelle Acropole au Mexique, a rencontré pour nous deux personnalités mexicaines et a recueilli leurs points de vue et leurs commentaires à l'occasion de cet événement.

 

I. Les métis

 

Maître Antonio Velasco Pisa, écrivain et chercheur, est entre autres le co-fondateur de l'Institut Mexicain des Etudes Sociales. Dans son ouvrage, Tlacaelel, Aztèque entre les Aztèques, il réhabilite le personnage qui a forgé l'Empir aztèque, celui qui a inspiré aux Tenochcas une vocation de grandeur et un sentiment de responsabilité cosmique. Le court-métrage documentaire dont il fut le conseiller historique, La vallée sacrée de Urubamba, fut consacré, en 1980, meilleur reportage cinématographique de l'année par le Prix National du Journalisme.

 

Antonio Velasco Pisa : Il est très important de comprendre que le cinquième centenaire peut se voir de différents points de vue, dont chacun a ses raisons et sa justification. Les indigènes, en ce qui les concerne, n'ont rien à célébrer, parce que la rencontre des deux mondes, ou la découverte de l'Amérique, comme vous voudrez la nommer, a été à l'origine d'un génocide perpétré à leur encontre. Des peuples entiers furent exterminés et leurs religions disparurent parce que leur héritage culturel et spirituel avait été gravement affecté. Des maladies, inconnues jusqu'alors en Amérique, provoquèrent une véritable hécatombe. Les peuples indigènes ne pourront jamais voir là un événement à célébrer. Au contraire, il est probable qu'il provoque en eux un rejet et une série d'actes qui marqueront leur désaccord.

 

Du point de vue européen les mêmes faits sont un motif à célébration, car la découverte de l'Amérique, sa conquête et son évangélisation constituèrent des exploits. Il fallait une audace remarquable, pour se lancer sur la mer, alors que la majeure partie de l'Europe supposait qu'elle marquait la frontière avec l'enfer. La conquête constitua par ailleurs un exploit militaire de taille puisque des groupes d'hommes très peu nombreux asservirent tout un continent. Quant à la conquête spirituelle ou, mieux encore, la greffe spirituelle, elle fut l'œuvre d'êtres dignes du plus grand respect et de la plus grande admiration. A aucune autre époque de l'histoire, il n'y eut rien de comparable à l'évangélisation de l'Amérique.

 

Le point de vue métis est le plus conflictuel. Le métis doit admettre, comme le ferait n'importe quel enfant, qu'il est la résultante de ses deux parents, même s'il préfère l'un des deux. Produit de cette fusion, il n'a pas à juger, mais simplement à s'accepter en tant que résultante de deux héritages culturels, physiques et génétiques. La position correcte du métis est de dire : "Oui, je suis différent et j'assume ces deux héritages en essayant d'en tirer le meilleur profit possible, car ils sont également valables.""

 

Lydia Perez.Lopez. : Cependant, cette façon de comprendre les choses n'est pas courante. En fait, peu de métis mexicains se considèrent comme enfants d'un conflit, qui ont à s'assumer en tant que peuple nouveau, à l'histoire encore jeune, et à affronter la vie à partir d'une position nouvelle.

 

A.V.P. : Non, ce n'est pas courant, parce que ce n'est pas facile. Je peux m'identifier à l'indigène ou à l'européen, et il m'est très facile de me justifier dans les deux cas, en supprimant les arguments opposés. Peu de métis comprennent qu'ils ne peuvent être ni indigènes, ni européens. Mais cela deviendra plus évident avec le temps. La célébration du cinquième centenaire peut permettre à beaucoup de métis de prendre conscience de leur identité. et de se détacher d'un conflit qui, bien que réel et justifiable, n'est pas le leur.

 

L.P.L. : Parce qu'il appartient au passé ?

 

A.V.P. : Oui, à son moment historique, il a appartenu aux deux cultures, mais il ne nous appartient déjà plus aujourd'hui.

 

L.P.L. : On pourrait penser que la célébration du cinquième centenaire est une nouvelle forme de conquête culturelle, étant donné que ceux qui l'organisent et la mènent à bien sont des étrangers, avec des intérêts de caractères divers ?

 

A.V.P. : Les événements iront bien au-delà de ce qu'ont prévu les organisateurs. Sans doute ces derniers ne soupçonnent-ils pas la force de la réplique indigène. Personne,à mon avis, ne pourra dire que la célébration se réalise conformément à son attente. Ce sera un peu au déplaisir de tous, mais bénéfique car les positions se dessineront. Les métis seront amenés à définir leur position, ce qui n'est pas encore le cas aujourd'hui, parce que cinq cents ans de métissage sont peu pour ce processus.

 

L.P.L. : En ce qui concerne le contact entre les indigènes et les européens, spécialement au Mexique, l'attitude n'est pas la même vis-à-vis des Espagnols et vis-à-vis des Français. Pourquoi ?

 

A.V.P. : Ce sont les Espagnols qui ont réellement donné son caractère et sa physionomie à la découverte, ce que confirme l'identité linguistique de la plus grande partie de l'Amérique. L'héritage des autres pays européens ne peut pas se comparer à celui de l'Espagne, pas même celui du Portugal. Ce qui donne son tempérament à l'Amérique est essentiellement la fusion entre les Espagnols et les indigènes. Les Anglo-Saxons, quant à eux, ne firent pas de métissage. Ils cherchèrent simplement à exterminer les populations indigènes.

 

L.P.L. : Cela pourrait polariser les haines, les passions et les reconnaissances ?

 

A.V.P. : Bien entendu. Beaucoup auront l'intention de détruire les statues de Colomb et de Cortès, alors que beaucoup d'autres auront l'intention de leur faire de grandes offrandes. Il y aura polarisation dans un premier moment et ce sera pénible à cause des conflits suscités ; mais si ces sentiments sont analysés et compris, ils pourront aussi être transcendés et fortifier ainsi notre identité en tant que peuple métis latino-américain. Il en sortira une compréhension de nos racines.

 

L.P.L : Que peut-on espérer, sur le plan politique et économique, de ce cinquième centenaire ?

 

A.V.P. : Sur le plan politique, certains groupes chercheront à utiliser l'événement à leur propre bénéfice. Sur le plan économique, le tourisme international augmentera certainement, mais ce sont des aspects passagers et secondaires. Si un parti politique recueille un peu plus de voix en se présentant comme espagnol ou comme indigène, c'est sans grande importance historique. L'essentiel est que la célébration renforce notre recherche d'identité.

 

L.P.L. : La grande opportunité sera d'exprimer de façon collective un processus resté informulé, spécialement chez les métis ?

 

A.V.P. : L'important sera la prise de conscience de ce conflit non encore dépassé, et recevoir des héritages très précieux, par un processus fort douloureux, mais nécessaire, d'une certaine manière.

 

L.P.L. : A l'époque de la conquête, lors de la rencontre des deux mondes, des philosophes comme Giordano Bruno affirmèrent que l'un des plus grands dangers de cette fusion génétique et culturelle serait de donner plus de vigueur non aux qualités, mais aux défauts de chacun des deux mondes. Quel est votre opinion cinq cents ans plus tard ?

 

A.V.P. : C'était alors un problème théorique. C'est maintenant un problème réel dont il nous faut prendre conscience. Nous devons rechercher les aspects négatifs de ces deux héritages pour les combattre. Il est très important, dans cette prise de conscience, que nous comprenions que nous ne surgissons pas du néant, mais d'une hérédité globale avec ses défauts et ses qualités.

 

L.P.L. : A votre idée, quelles sont les qualités essentielles des deux traditions ?

 

A.V.P. : La qualité principale des traditions préhispaniques est leur profond sentiment de responsabilité cosmique. Nos cultures sont souveraines dans la compréhension des lois de l'univers et une grande partie de notre héritage repose sur la récupération, et le fait de rendre effectif le sentiment de cette responsabilité, de l'amener à des formules efficaces pour structurer la société. Ce peut être la clé des problèmes que vit actuellement l'humanité.

 

En ce qui concerne l'héritage européen, le plus valable me semble sans doute l'universalisme des Européens, c'est-à-dire leur concept de se "charger" du monde, de vouloir lui apporter leur tradition, leurs cultures, leur spiritualité, c'est ce sentiment d'universalisation de leurs valeurs.

 

Propos recueillis par Lydia PEREZ LOPEZ

(Traduit de l'espagnol)

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.