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1492 : quelle leçon pour aujourd'hui ?
Nicole LETELLIER

1492 : quelle leçon pour aujourd'hui ?

 

Nicole LETELLIER

 

Avoir le courage de regarder son passé en face sans excuses ni faux-fuyants permet-il de mieux forger son avenir ?

 

A cette question tout un chacun répondra de façon affirmative... en ce qui concerne la vie de chaque individu. Mais peut-on être aussi catégorique en ce qui concerne le passé des peuples et le choix de leur avenir ? Car si l'analyse honnête de son histoire personnelle entraîne la prise de conscience du pourquoi de ses propres erreurs, l'analyse de l'histoire des peuples est loin de correspondre à une prise de conscience de tous les individus.

 

En cette année de commémoration du cinquième centenaire de la "découverte" de l'Amérique, l'occasion est bonne pour l'Europe de s'interroger sur son comportement à l'époque.

 

Dans son livre, 1492, paru chez Fayard en novembre 1991 (1), Jacques Attali analyse cet événement en historien et en philosophe. Comment ne pas être d'accord avec le souhait qu'il formule ? "Je voudrais enfin qu'on ait le courage de regretter le mal fait alors aux hommes par des hommes, de demander pardon aux victimes, de leur accorder enfin leur vraie place dans la mémoire du monde. Pour que, demain, de nouvelles barbaries ne viennent pas alimenter à nouveau, sur une toute autre échelle, les torrents de boue de l'amnésie humaine."

 

Car il faut se souvenir que sur le continent "découvert" vivaient de nombreux peuples aux cultures multiples et variées, qu'on appellera Indiens, et existaient de grandes civilisations, celles des Mayas, des Aztèques, des Incas. Il faut se souvenir que ces populations ont été abusées, réduites en esclavage, exploitées, dépouillées de leurs biens, de leurs terres, converties de force et par là même dépouillées de leur langue, de leur culture et même carrément massacrées quand cela s'avérait "nécessaire". Beaucoup d'hommes sont morts dans les mines, beaucoup se sont suicidés, et les maladies importées de l'ancien continent ont fait le reste.

 

Seules quelques voix se sont élevées alors contre ces exactions, celles de certains religieux, comme le dominicain Antoine de Montesinos, Bartolomé de Las Casas ou le jésuite Sahagun. "Mais ce combat est perdu d'avance : la destruction des populations indiennes se poursuit. Au total, en un demi-siècle, soixante-quinze millions d'Amérindiens périssent alors que seulement deux cent quarante mille Espagnols s'installent chez eux. En quatre siècles, plus de treize millions d'Africains y débarqueront comme esclaves pour remplacer les Indiens exterminés."

 

D'autre part, l'analyse de la multitude de facteurs d'ordre historique, économique, philosophique qui convergent alors met en évidence l'émergence, dans les pays européens, d'une nouvelle mentalité qui explique et "justifie" la conquête, qui s'en alimente de surcroît.

 

Après la découverte de l'imprimerie et la diffusion du livre, "la réflexion philosophique se sépare de la dévotion religieuse, la seconde relevant de l'ineffable et de la grâce, la première de la conscience et de la raison". On assiste à la mise en place des valeurs de la modernité, à commencer par la raison. Peu à peu le savoir scientifique et la position de plus en plus dogmatique des églises aboutiront à une évacuation du sacré. Tout devient connaissable, explicable, tangible, la nature et l'homme lui-même. Plus n'est besoin du mythe pour percevoir, concevoir la réalité du monde et lui donner un sens. Il suffit d'observer et d'expérimenter.

 

On tentera de faire table rase du passé pour obtenir un homme nouveau dans une société pure et sans péchés. Occasion rêvée que cette "découverte" des Indiens : "Ces hommes inattendus, avec qui nul Européen n'est jamais entré en contact, sont comme issus du Paradis terrestre". D'un autre côté, les colons d'Amérique du Nord consommeront la rupture avec leur pays d'origine - l'Angleterre pour la plupart - rupture culturelle au départ, souvent religieuse (collectivités organisées en sectes), rupture politique plus tard.

 

La mise en place d'un ordre marchand donnera de l'importance à la quantité, à la nouveauté, à la productivité, à l'argent, à la possession.

 

"Après 1492,  l'Europe est devenue maîtresse du monde. Il ne lui reste plus qu'à le comprendre et à le faire admettre aux autres, en leur imposant l'essentiel : sa façon de raconter l'Histoire, de la falsifier, ou de la rêver."

 

Emerge alors l'idée de progrès en rapport avec une vision linéaire de l'histoire. Les valeurs traditionnelles rejetées comme caduques, on va vers un toujours mieux, un toujours plus. Cette grande idée, apparemment généreuse, s'appliquera à l'homme lui-même. Mais elle se fonde sur la conception d'un individu abstrait, universel, partout identique, d'où l'exclusion de tous ceux qui ne répondent pas aux critères retenus. Ainsi seront justifiés, d'abord en Espagne, puis dans d'autres pays, les expulsions des non-chrétiens, musulmans et juifs, les persécutions, de même que l'esclavage, le colonialisme, les conversions forcées des populations "découvertes" (les Indiens étant considérés comme des hommes inférieurs, tout comme les Africains) les massacres dans les territoires conquis, etc. Ainsi arrivera-t-on, y compris en Europe, à gommer les particularités locales des populations, c'est-à-dire à leur faire perdre leurs racines par cette tentative d'homogénéisation des individus.

 

De même on passe de la notion de peuple à celles de nation et d'Etat. Or, "La nation n'est pas un peuple, c'est un idéal d'unité forgé autour d'un Etat", autant dire là encore quelque chose d'abstrait, ne reposant sur aucune tradition, juste une idée. Cela explique les troubles actuels dans l'ex-URSS et l'Europe de l'Est, etc., chacun des individus de ces populations ayant désespérément besoin de retrouver une identité.

 

Cinq cents ans ont-ils suffi pour que tous "voient" aujourd'hui quelles horreurs ont été perpétrées au nom de ces valeurs ? Non. "On reste fier d'avoir imposé une conception de la démocratie, des droits de l'homme et de la raison, de la science, du progrès. On ne regrette rien des rêves d'alors, ni des massacres "nécessaires", "inévitables", "involontaires".

 

Peu nombreux sont ceux qui savent se détacher des idées toutes faites et des valeurs acceptées sans recul, pour pouvoir juger sainement des actes barbares alors commis, souvent au nom du Christ !

 

Il serait pourtant urgent de prendre conscience de "l'échec de ce modèle unique à proposer au monde" (Fernand Schwarz), de constater la désintégration de l'ordre mondial "moderne", l'impuissance de la raison, le doute que fait naître le "progrès" incontrôlé, le désarroi croissant des populations en quête de leurs racines et de leur identité et de cette soif de spiritualité.

 

Puisse ce cinquième centenaire permettre à beaucoup d'hommes de réfléchir sur les valeurs véritablement humaines, d'écouter les différences et de s'interroger sur leur richesse ; mais aussi sur tout ce qui est commun aux hommes en tant qu'êtres humains ; et, comme "chaque anniversaire n'est que l'occasion de parler du présent", puisse-t-il permettre d'aborder la situation actuelle dans le même état d'esprit, puisqu'aussi bien nous sommes déjà passés dans l'ère de la post-Modernité.

 

Bien que les événements se précipitent dans le monde entier sous la poussée d'un profond malaise et de ces interrogations, longue encore sera la route qui nous mènera à l'homme renouvelé. C'est-à-dire à l'homme de toujours, à l'homme relié à ses semblables, à l'homme relié à la Terre, à l'homme riche de toutes ses cultures, à l'homme relié au Ciel, en un mot à l'homme global. Longue sera la route car il s'agit là d'un changement de mentalité : c'est en chaque homme qu'il doit se faire.

 

Nicole LETELLIER

 

(1) Les citations présentées dans cet article sont extraites de cet ouvrage.

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.