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A quoi rêvent les baleines
Guillaume LAFITTE

Le Grand Esprit rêva la lumière, et la lumière trouva son accomplissement dans la transparence...

La transparence rêva le caillou, qui s'accomplit dans le cristal...

Le cristal rêva la fleur, qui s'accomplit dans l'arbre...

L'arbre rêva le ver de terre qui s'accomplit tour à tour dans le porc-épic, l'aigle, le puma, le serpent à sonnettes...

Puis, un beau jour, un être étrange surgit, en qui toutes les bêtes de la Terre trouvèrent leur accomplissement, et ils virent que c'était la baleine.

Elle qui vivait fondue dans le monde, elle chercha à s'en détacher.

Alors nous sommes apparus, nous les hommes.

Car nous sommes le cinquième rêve, la cinquième route, en marche vers le cinquième accomplissement, la cinquième extase.

 

Telle est la légende indienne, rapportée par Patrice Van Eersel (1), selon laquelle l'homme, encore inachevé, incarne le rêve de la baleine. Cétacés (baleines, dauphins, orques) et êtres humains semblent exercer les uns sur les autres une fascination réciproque.Il n'est pas rare de voir, dans les bassins de stations de recherches ou de Marinelands, au cours des séances d'observation, le dauphin s'emparer du rôle de pédagogue et apprendre à ses geôliers à l'approcher sans crainte, à jouer avec lui. Bref, apprivoiser les hommes. Et faire preuve d'une aptitude à se mettre à la place de l'être humain dont celui-ci n'est pas toujours capable : témoin, ce scientifique qui, dans son anthropomorphisme, avait entrepris d'apprendre l'anglais à des dauphins.

 

Mystérieux, les mammifères marins : anciens mammifères terrestres, sans doute insectivores, sortes d'épais fourmiliers courts sur pattes qui, il y a cinquante à soixante millions d'années, retournèrent lentement dans l'eau dont ils étaient sortis comme tous les animaux terrestres, deux à trois cents millions d'années plus tôt.

 

Les scientifiques ont mis en évidence la complexité de leur réseau social, de l'éducation des jeunes, et la finesse de leur système de communication sonore. Celui-ci leur permet non seulement de percevoir le relief des choses mais également leur mouvement, leur déplacement, jusqu'à, semble-t-il, la circulation des flux à l'intérieur d'un corps.

 

De belles découvertes sur les cétacés sont dues à des musiciens, tel Jim Nollman, qui jouait de la musique avec les orques (ou épaulards) au large du Canada. Auparavant, il jouait du violoncelle et de la flûte traversière avec les loups. D'abord avec la meute, puis progressivement, avec ses chefs. Il lui fallait rester dans le ton, mélancolique, et dans le rythme, extrêmement lent. A la différence des loups, aux chants immuables, les orques improvisent. Ils s'alignent sur un accord que lance le musicien, répondent à un rythme par un autre rythme. Souvent même, c'est l'orque qui prend l'initiative.

 

Paul Spong, zoopsychiatre avant de s'intéresser aux orques, a découvert que lorsqu'elles se déplacent ensemble, les orques synchronisent leurs souffles. Elles con-spirent, au sens étymologique. Ces chœurs d'orques ou de baleines à bosse rappellent les rythmes des tambours africains, qui, au soir, se répondent et se joignent d'une case à l'autre. Chaque habitant trouve sa place, joue comme il est, et l'ensemble fait tourner pendant des heures la roue rythmique villageoise. Ce terme est celui qu'emploie le musicien zaïrois Ray Lema qui a tenté de sensibiliser les Occidentaux à cette capacité qu'ont les Africains et leurs ensembles à faire tourner leur musique. Il explique que, lorsque la musique se met à tourner, l'individu cesse d'exister, totalement relié au monde et aux autres.

 

Fabuleux, fascinants compagnons... Que nous réservent, si nous savons les rencontrer, ceux, nous dit le conte, dont nous sommes le rêve ?

 

 

(1) Le cinquième rêve, Patrice Van Eersel, Grasset, 1993

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.