|
On sait le dessèchement et le désenchantement que provoque une vision positiviste et rationaliste, tout comme la désorientation et le mal-être de gens qui ne travaillent que dans le court terme et pour des objectifs matérialistes. Rien dans la logique linéaire que nous avons connue ne les ayant préparés à affronter l'arrêt ou la réversibilité du progrès dont la machine est en panne, ils succombent au pessimisme et au cynisme. Et quand ils sont touchés personnellement par l'imprévu, ils sont la proie d'une panique qui leur fait perdre leurs moyens. En face d'eux, se trouvent des "barbares" qui ne se posent pas de questions, et sont par là-même exempts d'angoisse et de stress. Habités par une énorme énergie et une très forte conviction, mais avec des idées étroites et simplistes. Imprévisibles, les barbares ne sont pas, quant à eux, désarçonnés par l'imprévu. Bien que fortement activés chez eux, les mythes, les rites et les symboles ne remplissent pas leur fonction civilisatrice de médiation mais sont réduits à exprimer, de façon plus ou moins cohérente, leur irrationnalité.
C'est la sénilité contre l'adolescence immature, c'est Byzance contre les hordes barbares. Sommes-nous condamnés à vivre ce scénario ? Sommes-nous acculés à devoir choisir entre barbarie et rationalité, l'un et l'autre réducteurs et simplistes ?
"Les élites se sont décomposées. Au lieu de remplir leur devoir d'état, rassurer la population, manifester un sentiment de sang-froid, elles se sont défaites devant l'obstacle." (p. 102) "Comme, dans cette France, plus aristocratique que démocratique, l'humeur des classes dirigeantes devient l'atmosphère du pays, la dépression collective guette." (p. 137)
Or, "Le pessismisme est dangereux : il peut conduire à des attitudes qui, poussées à l'extrême, produisent l'affolement de juin 40, lorsque les enjeux deviennent gravissimes." (p. 102) Dans la peur qui s'installe au cœur de la société, Alain Minc distingue trois aspects : la peur religieuse, la peur ethnique et la peur politique. Ces peurs engendrent deux types de comportements extrémistes, qui laissent la place vide au centre : d'une part, un attachement excessif qui se manifeste par les intégrismes, tribalismes et protectionnismes divers ; d'autre part, un désengagement complet qui laisse le champ libre aux précédents. "Le retour du primitif s'incarne autant dans la résurrection du tribalisme que dans l'ascension des sectes. La mort du communisme portait en elle la vengeance des nations ; elle ne signifiait pas le triomphe inévitable des ethnies. Celles-ci avaient disparu de notre champ de vision : nous les avions cru réservées aux ethnologues." (p. 105).
Il est vrai, comme le dit Alain Minc, que le vertige de l'inconnu assure le retour des pensées simples. Cependant, elles peuvent prendre une autre forme que les intégrismes, tribalismes et replis dont nous sommes témoins. Si nous sommes acculés à une mentalité simpliste, plutôt qu'à la simplicité, c'est que la pensée moderne elle-même a été simpliste. Et la rationalité, qui a fait la preuve qu'elle n'avait pas les moyens de ses ambitions, est désormais caduque. Il serait dangereux d'encourager une nostalgie qui conduirait à un néo-rationalisme.
Par contre, nous pouvons, face à un système obsolète et aux menaces qui pèsent sur nous, avoir le courage de changer de cap, en réintégrant ce que la rationalité a évacué. L'enjeu principal à l'heure actuelle est de relier raison et imagination, concept et symbole, visible et invisible. Le réel, en effet, est à la fois rationnel et irrationnel, ordre et désordre. L'accepter peut nous permettre de nouvelles approches qui les intègrent, et qui allient rentabilité matérielle et rentabilité humaine, au lieu qu'elles s'excluent. Cette démarche, par les temps qui courent, peut paraître une nouvelle utopie. Mais il s'agit là d'une impression due à la déformation mentale et affective que nous devons à notre éducation moderne.
En évacuant les notions de sacré, d'intériorité, d'imagination, en tant que composantes actives de notre conscience, en en refoulant comme infantile toute manifestation, nous nous sommes privés de la moitié de nous-mêmes. Or, les fonctions ainsi refusées, celle de l'imaginaire, du sacré, à travers les notions de mythe, de rite et de symbole, de vie intérieure, sont celles que les connaissances anthropologiques actuelles reconnaissent comme indispensables pour réguler les contradictions que nous vivons, puisqu'il s'agit des fonctions qui permettent la médiation (entre abstrait et concret, entre action et pensée, entre ordre et désordre,etc.) et la régulation des échanges affectifs en société. Elles ont de plus une forte capacité d'intégration identitaire, car elles développent le sentiment de l'appartenance. Elles donnent, enfin, un sens à l'existence.
La grande leçon à retenir est que rien n'est définitif et qu'il nous faut donc l'accepter. Tout ce qui est social est impermanent et on ne peut espérer un ordre et une stabilité permanents extérieurs à soi. La recherche légitime de la permanence et de la stabilité redécouvre son milieu naturel, c'est-à-dire l'intériorité. Mal vécue, elle amène au repli et à l'auto-protection, donc à la barbarie. Assumée comme étant le propre de l'activité intérieure, elle devient affirmation de soi, force intérieure, capacité à passer à travers les incertitudes extérieures et à agir dans le monde.
Comment n'être ni barbare ni rationaliste, et faire travailler en synergie les différentes fonctions de l'humain, tel est le défi qui nous est lancé : accepter les invariants de la nature humaine, évacués par la Modernité, tout en étant ouvert aux capacités de renouvellement et d'innovation ; être capable de faire des opposés des complémentaires en les mettant en relation. Le défi utopique devient alors épreuve initiatique : apprendre à mourir à l'homme ancien et accéder à un nouvel état de conscience et à un nouveau type de comportement. Nous deviendrions alors capables de la réflexion multidimensionnelle que réclame Alain Minc, qui se traduirait par une philosophie de l'action fondée sur "tous les ressorts possibles de l'âme." (p.122)
On ne peut donc désespérer devant ce qui se passe lorsqu'on voit les grands vecteurs qui se dessinent. Pour qui a la clairvoyance et la prudence, le soleil brille toujours, même dans le pire chaos, disait un proverbe égyptien. Il nous faut ces deux qualités pour obtenir un ordre intelligent en même temps que spirituel et flexible.
Fernand SCHWARZ
rédaction : Marie-Françoise TOURET
|