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Les origines de la petite ville d'Asfeld remontent au VIIIe siècle. Elle est alors domaine royal, où viennent chasser les Mérovingiens, et se nomme Erchry qui deviendra Ecry. Achetée en 1671 par Jacques III de Mesmes, Comte d'Avaux, qui souhaitait agrandir son domaine, elle devint Avaux-la-ville. C'est l'époque à laquelle fut bâti (en 1685) le chef-d'œuvre de l'art baroque qu'est l'église qui nous occupe. Sans descendance mâle, le dernier comte s'éteint en 1726. Ses deux filles démembrent le Comté : Avaux-la-ville entre dans la partie achetée par le Baron d'Asfeld qui lui donne son nom. Le château ne survit pas à la tornade révolutionnaire mais l'église oui.
Originaire du Béarn, Le comte d'Avaux occupa, comme tous les De Mesmes, de hautes fonctions, puisqu'ils étaient gens de robe. Il fut président au Parlement de Paris, Grand Maître des cérémonies du Roi et atteignit une renommée européenne, dans le rôle de plénipotentiaire et signataire des traités de Nimègue, qui faisaient de Louis XIV l'arbitre incontestable de l'Europe. Pour mieux comprendre cette étrange église qu'il fit construire, il faut savoir que le Comte avait séjourné plusieurs années à Venise où il était ambassadeur. Il en était revenu ébloui par les audaces de la nouvelle architecture, dite baroque, les yeux pleins de ses dômes, coupoles et colonnades. Soucieux d'embellir sa capitale, il fut attiré par l'état de délabrement de la petite église existante, et fit démolir la nef en premier, avec le désir de poursuivre par la suite, pour la remplacer en totalité. Non consultée, la population, à qui la nef appartenait et qui l'entretenait, entra en révolte et fit appel à la justice pour sa réédification, au même endroit, quémandant de plus des dommages et intérêts.
La population redoutait surtout la contribution financière. Le Comte, en déclarant qu'il assumerait le plus gros de la dépense, apaisa les esprits, et c'est toute la ville qui entreprit l'édification de la nouvelle église, sur le terrain de l'ancienne que la population abandonna, car en ces temps les fidèles pouvaient être propriétaires du terrain ou de la nef d'une église, voire des deux comme à Asfeld, le chœur restant au clergé ou au Seigneur. Disons tout de suite que le budget fut largement dépassé, tout comme cela se passerait aujourd'hui. Prévu pour 9000 livres, il s'éleva, sur les cinq années de la construction, à 24000 livres dont 15000 à la charge du Comte.
Le frère Dominicain François Romain, né à Gand en 1646, qualifié d'ingénieur, fut l'architecte de l'église. Il construisit également le pont de Maëstricht, et après ce succès, fut appelé par Louis XIV à Paris pour remplacer le pont de bois, emporté par une crue, par un pont de pierre. Malgré les difficultés d'un fond trop meuble, le pont (le pont Royal actuel) fut inauguré en 1689. Nommé alors Inspecteur des ouvrages des ponts et chaussées à Paris, il continua à œuvrer en province et la ville de Meaux lui doit également son pont de pierre. En retraite à 79 ans, il mourut à 89 ans en 1735 et fut inhumé en l'église St Thomas d'Aquin.
A Asfeld, le frère Romain eut pour conducteur des travaux le sieur Fleury, et pour maçon-tailleur de pierres, Jean Despère. Ce trio d'inconnus allait bâtir là, issue des rêveries baroques, une maison de Dieu comme il n'y en avait nulle part ailleurs et comme il n'y en aurait plus.
UNIQUE AU MONDE, POURQUOI ?
Nous ne saurons jamais qui en décida la forme, et pourquoi aucun texte n'en fait mention, mais c'est bien cela qui lui confère son caractère unique. Elle a en effet la forme d'une viole, et plus précisément encore, d'un miroir à main allongé sur le sol. La vue est saisissante lorsqu'elle est aérienne, mais le demeure pour le piéton, après le premier mouvement de surprise et d'incrédulité. C'est vrai, il faut quelques secondes à l'intellect pour admettre ce que lui transmet le regard. On brûle alors d'entrer dans le détail. Donner à un édifice la forme d'une viole exige que l'on fasse abstraction de la ligne droite. A partir de cela, on comprend mieux la prouesse de l'architecte, et l'extraordinaire de son œuvre. Mais il s'agit d'une église, le plan doit donc être cohérent et utile. Le pourtour est de 145 mètres et l'ensemble tout de briques. Briques convexes et concaves bien sûr, puisque la ligne droite est bannie. Le plan comprend un porche puis un semblant de nef (en fait le manche de la viole ou la poignée du miroir), lieu de culte à la fois nef réelle et chœur.
Le porche de forme oblongue et la fausse nef sont supportés extérieurement par des colonnes à chapiteaux toscans. La tour clocher, couverte d'un dôme, est allégée aux angles par deux colonnettes entre lesquelles sont disposés des pots à feu, le tout surmonté d'un gracieux clocheton. L'église, rotonde dont concavités et convexités s'ajustent si harmonieusement à l'extérieur, présente aussi, à l'intérieur, un aménagement des lignes des plus remarquables, dans des mesures à l'échelle humaine, une parfaite sobriété, et ce malgré les difficultés d'équilibre que la forme laisse supposer.
De 25 mètres de diamètre, elle est couverte d'un dôme surbaissé porté par trente colonnes, et sur son pourtour s'inscrivent quatre chœurs et cinq absidioles. Des passages ménagés dans l'épaisseur des murs permettent de faire le tour de l'église, de chœur en chœur, sans avoir à la traverser. Ces passages sont des "tournelles". Une galerie aérienne, étroite tribune, fait le tour du lieu, posée sur les tournelles. 92 colonnettes la décorent, contribuant aussi au soutènement de l'ensemble. C'est au niveau de la galerie que s'ouvrent les fenêtres en demi-lune qui assurent la lumière, formant une blanche couronne, tandis qu'au rez-de-chaussée les vitraux de couleurs, moins nombreux, sont figurés. L'exploit dans ce sanctuaire fut de respecter le dessin et de semer en abondance colonnes et colonnettes, sans jamais alourdir l'ensemble et engendrer chez le fidèle une sensation de pesanteur.
En matière d'architecture, le XVIIe siècle a su avec bonheur concevoir et réaliser des œuvres d'une grande variété. Cette localité des Ardennes en possède une qui, d'où que l'on vienne, mérite le déplacement. Il est dommage que les médias français, si prompts à nous dévoiler les originalité de l'étranger, ne soient pas plus "découvreurs" lorsqu'il s'agit de ces petites merveilles qui parsèment la France.
Marcel VERGIER
Président de l'association Sur les routes de l'histoire
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