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Bodhidharma
Propos de Michel Echenique recueillis par Lionel Desjon
C'est essentiellement par l'intermédiaire du Japon que les arts martiaux ont été introduits en Occident. Ils ne sont pourtant pas nés au Japon, puisqu'ils y sont venus depuis la Chine, elle-même influencée par l'Inde. Cependant, ils ont connu leur plein développement au Japon, où ils furent greffés sur les pratiques guerrières antérieures, et où ils n'ont jamais cessé d'être pratiqués.

Nous nous proposons de présenter Bodhidharma, qui introduisit les arts martiaux en Chine et qui est considéré comme l'un de leurs fondateurs, et les bases de son enseignement.

 

Selon la légende tchan (1), Tamo ou Bodhidharma, vingt-huitième patriarche boudhiste, était un kchatriya - il appartenait à la caste militaire des guerriers - de naissance, et le troisième fils de Hsing Chin, un roi de l'Inde méridionale. Son nom lui fut donné par son Maître, le patriarche Prajnarata, qui dirigea ses études et qu'il servit pendant plus de quarante ans. En 520 ou 526 après J.-C.,selon les versions, il quitta l'Inde pour se rendre en Chine, à Canton. Après un bref séjour dans cette ville, il fut invité à Nankin, où l'Empereur Wu Ti avait sa cour, pour y enseigner sa doctrine. L'histoire raconte que Tamo quitta la cour lorsque l'Empereur refusa de comprendre que le vrai mérite résidait, non pas dans les bonnes œuvres, mais seulement dans la pureté et la sagesse combinées. Le voyage de Tamo se termina dans le monastère de Shaolin, en Chine du Sud, où il est dit qu'il resta méditant face à un mur, pendant neuf ans.

 

Alors que, dans la littérature bouddhiste, il ne semble pas y avoir d'éléments mentionnant la relation de Tamo avec les arts martiaux, la boxe chinoise qui possède sa propre tradition affirme qu'avec le Tchan, Tamo apporta en Chine des éléments hindous sur les arts martiaux. Les exercices qu'il enseigna donnèrent les bases sur lesquelles se développa postérieurement le style shaolin. Alors qu'il enseignait Tchan, Tamo constata que les moines se révélaient incapables de supporter les rigoureuses et ascétiques disciplines mentales nécessaires à la pratique de son enseignement. Beaucoup s'endormaient durant les intenses périodes de méditation. Il donna une série d'exercices psycho-physique s'inspirant du principe de la sagesse chinoise qui vise à harmoniser le corps et l'esprit, qui complétèrent le sévère entraînement du Tchan. Ainsi se bâtit la résistance des moines, dont la santé avait été détériorée par le manque d'activités physiques. Telle fut l'origine des exercices spirituels développant chez les élèves l'énergie Interne ou Chi.

 

A première vue, il semble contradictoire que des moines bouddhistes, ayant prononcé un strict vœu de non-violence à l'égard de toute créature, aient entretenu un lieu consacré aux arts martiaux, et aient poussé leur pratique à un niveau aussi élevé. Un facteur prépondérant de leur intérêt pour les arts martiaux venait sans doute du fait que l'entraînement assurait leur protection contre les éléments naturels et les animaux sauvages.et plus encore contre les attaques des bandits. Les moines, en effet devaient fréquemment se rendre en pèlerinages dans des lieux saints, porteurs d'objets précieux et sacrés.

 

Le niveau atteint dans les arts martiaux par les moines du temple Shaolin n'a pas été dépassé. La tradition raconte que les études à Shaolin comprenaient trois années de formation intense, voire dix selon certaines sources, à l'intérieur des limites du temple. Il était alors loisible au disciple, parvenu à la maîtrise d'un des arts martiaux, de sortir s'il le désirait de l'enceinte du temple, mais il lui fallait passer par un large couloir garni d'automates en bois contre lesquels il devait se défendre. L'échec pouvait signifier la mort. S'il surmontait cette épreuve, il rencontrait un ultime obstacle : une énorme urne brûlante bloquait son chemin vers la liberté. Il ne pouvait la déplacer qu'en la prenant à bras le corps. Et ses avant-bras se trouvaient ainsi tatoués par le feu de deux figures, un tigre et un dragon. Ce tatouage était la preuve qu'il avait franchi avec succès la porte du Shaolin. Probablement s'agit-il là d'une légende populaire, mais elle donne une indication sur la valeur des moines du Shaolin.

 

LE VERITABLE COMBAT EST INTERIEUR

 

Bodhidharma, qui appartenait à la castes des guerriers hindous, connaissait intimement la doctrine de la guerre intérieure, qui constituait le fondement philosophique du vajra mukti, l'art martial pratiqué par les kchatriya. Pour ce que nous pouvons savoir, ses origines remontent à 1120 av J.-C. Il s'agissait sans doute d'un art secret visant l'accès à la Sagesse divine. Selon l'étymologie, vajra symbolise le pouvoir divin et mukti la libération finale. Cet art martial comportait selon toute probabilité des pratiques philosophiques très puissantes pour vaincre les obstacles à l'illumination. C'est cet enseignement que Bodhidharma a dû transmettre à Shaolin, en créant un Centre martial parmi les plus puissants qu'ait connus l'histoire des arts martiaux.

 

Lors de l'initiation guerrière, ceux qui surmontaient les épreuves devenaient des vajrapanis (les porteurs du vajra). Mais, à Shaolin, cette connaissance n'était accessible qu'aux moines du plus haut grade, les autres n'apprenant que les bases exotériques de cet art.

 

Philosophiquement, Bodhidharma enseigna à Shaolin la doctrine des deux Chemins ou Voies : la Voie de la libération et la Voie de la renonciation ou encore la Voie du mental et la Voie du cœur. Cette doctrine implique qu'il y a deux types de guerriers, celui qui lutte pour sa seule libération et celui qui lutte conjointement pour la libération de l'humanité. Des deux, quel est le meilleur ? Bodhidharma enseignait que les deux conduisent à la même fin, mais que le meilleur est celui de la renonciation ou du cœur.

C'est en fonction de cet objectif que fut élaboré l'enseignement de Shaolin : celui d'aider l'humanité en lui enseignant le sentier de la Sagesse, les Grands Maîtres et leurs disciples ne cessant leur travail, selon les enseignements du boudhisme, que lorsque l'humanité tout entière entrera dans le nirvana.

 

Cet idéal implique un travail systématique du guerrier sur lui-même pour ne plus faire qu'un avec l'univers. Là réside le secret du pouvoir interne dans les arts martiaux, qui permet de canaliser toutes les potentialités du Ciel et de la Terre. Un tel guerrier ou héros se définit comme celui qui écoute et obéit à la Voix du Silence. Il devient alors protecteur de l'humanité.

 

La guerre intérieure, propre à l'être humain, est celle de la lumière sur l'ombre, de la sagesse sur l'ignorance, du réel sur l'illusion, de l'immortalité sur la mort. Elle met en scène deux guerriers, l'un  blanc, l'autre noir : le premier recherche le Bien, le Beau, le Juste, le second s'oppose à ce cheminement et répond à la vertu par le vice, les passions et les instincts... Ce combat n'est pourtant pas dualiste, car le guerrier noir n'est ici que l'ombre du véritable guerrier qui existe en tout homme. Et il permet de progresser grâce à la dialectique du Yin et du Yang à l'intérieur même de l'être humain. Il n'est pas de destruction mais de construction, il n'est pas d'abandon mais de transformation. C'est la voie de l'harmonie par opposition. Ainsi se dessine la dimension spirituelle des arts martiaux.

 

Propos de Michel Echenique

recueillis par Lionel Desjon

 

(1) Tchan : Dyana en Inde, Zen au Japon.

(2) Bodhidharma : Bodhi-Dharma, la Loi de l'Etre, ou l'Homme Illuminé

 

L'Institut International des Arts Martiaux Philosophiques Bodhidharma

 

En 1987, Michel Echenique créait au Brésil, dans le cadre de Nouvelle Acropole, l'Institut International des Arts Martiaux Philosophiques, Bodhidharma (IIAMPB). Au cours d'un stage, dans son Dojo de San José, près de Sao Paulo, il nous a présenté les fondements théoriques et la mission de son Institut, qui se veut un retour aux sources et à l'esprit dans lequel a œuvré le fondateur de ce qui deviendrait les arts martiaux, Bodhidharma. Renouer avec cette source, une des plus anciennes qui nous soit accessible concernant les arts martiaux et à laquelle on peut remonter via le Japon, jusqu'en Chine puis en Inde, pour faire revivre un art martial fidèle à l'esprit philosophique de Bodhidharma, dans une école qui mette en œuvre les principes de base de formation du caractère. Voilà, en quelques touches, les sources auxquelles boit l'IIAMPB.

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.